L’histoire de la langue indo-européenne

Cette présentation est basée sur Laura Spinney, Proto: How One Ancient Language Went Global. London : Bloomsbury, 2025, 352 p.

Acrobat ReaderVersion imprimable en format PDF.

Contenu :

Les locuteurs du proto-indo-européen étaient peut-être quelques douzaines au début, vivaient entre l’Europe et l’Asie, dans la région de la mer Noire. Ils vouaient un culte au Père céleste. Cela se passe vers l’an 3000 avant notre ère. En l’espace de mille ans, cette langue s’étendra de l’Inde jusqu’en Irlande. Environ 400 variations de cette langue existent encore aujourd’hui.

Introduction

  1. Survol sur l’apparition du langage

    De l’an 300000 à 60000 avant notre ère

    Quand apparaît l’homo sapiens vers l’an 300 000 avant notre ère, il a toutes les caractéristiques physiques pour produire tous les sons de nos langues modernes. Comment est apparu le langage qui permet de s’exprimer par phrase? Les experts ne s’entendent pas sur le sujet. Pour certains, les premiers homos sapiens possédaient dès le début la capacité cognitive d'associer des sons à des significations et de combiner des unités de sens — les mots — pour former des phrases. Pour d’autres, le langage n’a pas évolué à proprement parler. Il aurait été inventé dans les déserts du sud-est de l’Afrique il y a environ quatre-vingt mille ans, peut-être par un groupe d’enfants livrés à eux-mêmes, alors qu’ils jouaient. En fait, il a peut-être été inventé à plusieurs reprises, dans différentes régions d’Afrique.

    Les premières langues humaines étaient parlées, gestuelles ou combinaient les deux modes. Elles nous paraîtraient sans doute très rudimentaires, dépourvues d’adjectifs ou d’un ordre des mots fixe, par exemple. Pourtant, même avec une syntaxe élémentaire, leurs locuteurs (ou ceux qui les pratiquaient par gestes) pouvaient transporter leurs interlocuteurs au-delà de l’ici et maintenant, au-delà de ce qui était accessible à leurs sens. La capacité d’évoquer des hypothèses est l’une des conditions fondamentales du langage. Dès lors, il n’est pas déraisonnable de supposer que les premiers locuteurs savaient déjà raconter des histoires.

    Nos ancêtres étaient des chasseurs-cueilleurs qui se déplaçaient en petits groupes et choisissaient leurs partenaires en dehors de leur propre groupe. Cette pratique introduisait de nouvelles langues au sein de la communauté, si bien que les enfants grandissaient en entendant plusieurs d’entre elles. En sélectionnant inconsciemment les caractéristiques les plus utiles de chacun, ils ont perfectionné l'outil. À l'époque où les humains ont quitté l'Afrique, il y a soixante mille ans, ils communiquaient probablement surtout par la parole et étaient capables d'un niveau d'expression plus élaboré.

    De l’an 60000 à l’an 3000 avant notre ère

    Ère glacière il y a 20 000 ans

    Il y a soixante mille ans, le monde était froid. Il allait le devenir davantage. Des glaciers finirent par recouvrir une grande partie de l'extrémité occidentale de l'Eurasie ; là où la glace s'arrêtait, commençait la toundra, dépourvue d'arbres. Les humains suivirent leurs proies vers des refuges au climat plus clément. L'art de raconter des histoires — d'évoquer d'autres mondes — devint peut-être une compétence de survie. Les glaciers commencèrent à reculer il y a environ quatorze mille ans, et les survivants se dispersèrent à nouveau. En l'espace de quelques millénaires, dans le croissant de terres fertiles englobant l'Euphrate, le Tigre et le cours inférieur du Nil, leurs descendants commencèrent à consacrer plus d'énergie à l'élevage et à la culture qu'à la chasse. Un monde alimentaire entièrement nouveau s'ouvrit à eux.

    À la veille de cette révolution agricole, la population humaine était estimée à dix millions d'individus. On parlait peut-être dix mille langues, chacune comptant un millier, voire deux mille locuteurs tout au plus. Grâce aux nouvelles sources d'énergie libérées par l'agriculture, les communautés se développèrent, et leurs langues avec elles. Des dialectes apparurent et, avec le temps, certains devinrent des langues à part entière. Des familles de langues surgirent telles des supernovas. Cette période — le Néolithique, ou âge de la pierre polie — fut notre âge d'or linguistique : le moment de l'histoire humaine où l'on parlait le plus grand nombre de langues. À leur apogée, il y en avait peut-être quinze mille.

    Les langues se modèlent donc en fonction du paysage habitable. Lorsque le climat changeait, les populations se déplaçaient ou s'adaptaient par d'autres moyens, et leur langue, toujours malléable, reflétait cette réponse. À mesure que les agriculteurs bantous progressaient vers le sud depuis l'Afrique centrale, il y a environ cinq mille ans, leurs langues ont intégré les clics des populations bochimanes qu'ils rencontraient. Lorsque l'Alaska est devenu plus propice à l'agriculture, des mots aléoutes désignant autrefois « lancer une ligne de pêche » et « distribuer le produit de la pêche » en sont venus à signifier « planter » et « semer ». L'adaptabilité humaine a toutefois ses limites. Les colons norrois du Groenland ont disparu au 15e siècle, emportant leur langue avec eux ; le refroidissement du climat les avait probablement poussés au-delà de ces limites.

    De l’an 3000 avant notre ère à aujourd’hui

    Après avoir atteint son apogée au Néolithique, la diversité linguistique humaine a entamé un long et lent déclin. Ce recul a débuté avec la formation des premiers États, il y a cinq mille ans, à commencer par Sumer en Mésopotamie (l'actuel Irak). Les langues choisies par ces États pour leur administration se sont développées ; en l'espace d'un millénaire, les premières langues comptant un million de locuteurs ont vu le jour. Certaines ont continué à s'étendre au détriment de langues plus modestes. De nombreuses langues se sont éteintes, mais rarement sans laisser de traces, car les langues survivantes avaient puisé en elles des innovations utiles.

    Aujourd'hui, huit milliards d'êtres humains parlent environ sept mille langues. Ces langues se répartissent en quelque cent quarante familles, mais la plupart d'entre nous parlent des langues appartenant à cinq d'entre elles seulement :

    1. indo-européenne,
    2. sino-tibétaine,
    3. nigéro-congolaise,
    4. afro-asiatique et
    5. austronésienne.

    Parmi ces cinq familles, deux géants se distinguent : la famille indo-européenne, dont le représentant majeur est l'anglais, et la famille sino-tibétaine, qui inclut le chinois mandarin. Le mandarin compte plus de locuteurs natifs que l'anglais, mais la famille indo-européenne en compte davantage que la famille sino-tibétaine. Si l'on inclut les locuteurs pour qui ces langues sont une deuxième langue (ou une langue apprise ultérieurement), la famille indo-européenne est de loin la plus vaste que le monde ait jamais connue. Ce constat reste vrai si l'on considère l'étendue géographique : près d'une personne sur deux sur Terre parle une langue indo-européenne.

  2. Comment retrouver l’origine d’une langue?

    La question sur l’archéologie d’une langue est légitime, car les langues indo-européennes ont été parlées pendant des millénaires avant l’invention de l’écriture vers l’an 3000 avant notre ère : comment savoir ce qui se parlait avant l’apparition de l’écriture? Tout comme en biologie les espèces remontent aux premiers organismes vivants, ainsi les langues que nous parlons aujourd’hui sont des fossiles vivants de ce qui remonte très loin dans le temps.

    Hérodote est l’un des premiers qui ait compris que les langues pouvaient être à la fois distinctes et apparentées. Mais le premier qui semble avoir appliqué ce principe est Dante Alighieri. C'est lui qui, à lui seul, précipita le déclin du latin en rédigeant l'une des œuvres majeures de la littérature européenne médiévale en langue vernaculaire italienne (c'est-à-dire dans la langue quotidienne de ses compatriotes). L'impact de La Divine Comédie fut tel que, pendant au moins deux siècles, le dialecte toscan de Dante devint la langue littéraire de référence en Europe occidentale.

    Au tournant du 14e siècle, alors que le latin était déjà confiné aux lieux de savoir, Dante observa le paysage linguistique de l'Europe. Classant les langues selon le mot qu'elles utilisaient pour dire « oui », il distingua les langues germaniques (ou langues du « jo ») des langues romanes parlées au sud et à l'ouest de celles-ci. Il subdivisa ensuite les langues romanes en trois groupes : la langue d'oc (oc = « oui ») et la langue d'oïl (oïl = « oui »), séparées par la Loire, et les langues du « si » parlées en Italie et dans la péninsule Ibérique. Il avança alors l'idée que l'oc, l'oïl et le si descendaient tous du latin.

    Le raisonnement de Dante reposait sur le fait qu'elles partageaient de nombreux mots, notamment ceux désignant Dieu, l'amour, le ciel, la mer et la terre.
    LatinFrançaisLangue d’OcItalienEspagnol
    deusdieudieudiodios
    amareamouramoramoreamar
    caelumcielcèlcielocielo
    maremermarmaremar
    terraterretèrraterratierra

    Dante soutenait que les différences entre ces langues résultaient d'une évolution graduelle. Cette idée fit scandale, car les Européens du Moyen Âge avaient une tout autre explication quant aux langues qu'ils parlaient : car pour eux, en se basant sur la Bible, à l’origine tout le monde parlait Hébreu, mais c’est Dieu qui introduisit la confusion des langues pour punir l’humanité qui s’est montré arrogant en voulant construire une tour qui allait rejoindre le ciel à Babel, quelque temps après le déluge et l’arche de Noé.

    Mais, peu à peu, l'idée selon laquelle il existait des familles de langues italiques, germaniques et celtiques fut admise. Au début du 18e siècle, un autre polyglotte, Gottfried Wilhelm Leibniz, soutint que celles-ci partageaient, à leur tour, un ancêtre commun. En 1786, Sir William Jones — juge et polyglotte britannique basé à Calcutta, surnommé « Oriental Jones » — affirmait que le sanskrit, le latin et le grec étaient « issus d'une source commune qui, peut-être, n'existe plus ». Il ajoutait que les langues germaniques, celtiques et iraniennes pourraient également provenir de cette même source. Les gens s’émerveillèrent en contemplant des paires de mots latin-sanskrit telles que domus-dam (maison ou foyer), deus-deva (dieu), mater-mata (mère), pater-pita (père), septem-sapta (sept) et rex-raja (roi). Ou encore en comparant les trois premiers nombres en allemand (eins-zwei-drei), en grec (heis-duo-treis) et en sanskrit (ekas-dvau-trayas). Les études sanskrites connurent un essor fulgurant en Occident.

    Les historiens en linguistique finirent par distinguer douze branches principales au sein de la famille des langues indo-européennes : l'anatolien, le tokharien, le grec, l'arménien, l'albanais, l'italique, le celtique, le germanique, le slave, le baltique, l'indien et l'iranien.

    L’arbre généalogique du langage indo-européen

    L’arbre généalogique du langage indo-européen

    • Le groupe anatolien — un ensemble de langues éteintes depuis longtemps, autrefois parlées sur la péninsule anatolienne et incluant celle du grand Empire hittite — est considéré comme la branche la plus ancienne, bien qu'elle ait été l'une des dernières à être identifiée.

    • Le tokharien est un autre enfant prodigue, que personne ne s'attendait à voir intégrer la famille, alors même que les preuves de son appartenance sont irréfutables. Il s'agit également d'une langue morte — ou plutôt de deux — autrefois parlée dans les comptoirs commerciaux de la Route de la Soie situés dans l'actuel nord-ouest de la Chine, ce qui en fait la branche la plus orientale de la famille.

    • Les branches indo-aryenne et iranienne sont jugées si étroitement apparentées par la plupart des linguistes qu'elles sont généralement regroupées sous une seule appellation : l'indo-iranien. De loin la plus vaste, tant par son étendue géographique que par le nombre de ses locuteurs, cette branche englobe aussi les langues nouristanies, moins connues, parlées dans les vallées reculées de l'Hindou Kouch. La branche iranienne comprend l'avestique (langue maternelle de Zarathoustra) et le sogdien (parlé par les marchands qui parcouraient les routes de la Soie au début du Moyen Âge — ces voies commerciales reliant l'Europe à la Chine), tous deux éteints, mais aussi le farsi (persan moderne), le pachto et le kurde. Leur cousine disparue, le sanskrit — langue des plus anciens textes sacrés indiens et hindous, les Védas — est peut-être la plus prolifique de toutes les langues indo-européennes. Parmi ses nombreux descendants encore vivants figurent le hindi, l'ourdou, le romani et le cingalais, parlé au Sri Lanka.

    • Le grec, l'albanais et l'arménien présentent une originalité telle que chacun constitue une branche à part entière. Leur caractère d'« orphelins » suggère l'existence d'une multitude de langues fantômes — un cortège de parents disparus depuis longtemps qui auraient pu traverser les âges à leurs côtés avant de s'éteindre un à un, ne laissant subsister que ces trois-là.

    • L'histoire des deux langues baltes survivantes, le letton et le lituanien, est intimement liée à celle des langues slaves, comme en témoigne leur grande proximité. Toutefois, les langues slaves suivent leur propre trajectoire, se subdivisant en groupes occidental (incluant le polonais et le tchèque), méridional (comme le bulgare et le slovène) et oriental (notamment l'ukrainien et le russe).

    • À l'autre extrémité de l'Europe, les langues celtiques se répartissent selon un axe nord-sud. L'irlandais, le gaélique écossais et le mannois ont suivi une voie distincte de celle du gallois et du cornique ; ces derniers présentent davantage d'affinités avec le breton et le gaulois (aujourd'hui éteint), langues parlées de l'autre côté de la Manche.

    • La famille italique englobe le latin et sa descendance — du portugais au roumain — ainsi que les langues sœurs du latin aujourd'hui éteintes, l'ombrien et l'osque. L'osque était la langue des Sabins, dont les femmes, selon la légende, furent enlevées et violées par le fondateur de Rome et sa bande.

    • Enfin, la famille germanique couvre les langues de Scandinavie ainsi que l'anglais, le néerlandais et l'allemand, sans oublier le gotique — langue disparue qui fut jadis parlée jusqu'en Crimée et dans le sud de la Russie.

    La plupart des langues sont elles-mêmes composées de plusieurs langues. Prenons l'anglais moderne, qui descend du vieil anglais via le moyen anglais. Les linguistes estiment qu'il faut en moyenne entre cinq cents et mille ans pour qu'une langue devienne incompréhensible pour ses locuteurs d'origine. Les anglophones modernes peuvent comprendre le moyen anglais de Shakespeare, qui écrivait au 16e siècle, mais pas le vieil anglais de Beowulf, composé neuf cents ans plus tôt.

    Bien que cela puisse paraître ainsi, la domination indo-européenne sur l'Europe n'a jamais été totale. Le finnois, l'estonien et le hongrois appartiennent à la famille des langues ouraliennes, tandis que le basque subsiste comme une perle rare d'anachronisme : un îlot unique dans un océan indo-européen.

    Logiquement, L'ancêtre commun à toutes les langues indo-européennes descend d'un ancêtre partagé avec d'autres familles linguistiques, et l'on peut remonter indéfiniment jusqu'aux toutes premières langues parlées par l'homme. Cependant, plus on remonte dans le temps, plus il devient difficile de déterminer si les langues se ressemblent par ascendance commune ou pour d'autres raisons – par exemple, des emprunts réciproques – et au-delà de dix mille ans environ, il devient impossible de démêler ces effets. Ainsi, bien que l'existence de « super-familles » linguistiques soit incontestable (l'une d'elles, regroupant les langues indo-européennes et ouraliennes, a été proposée), leur étude reste marginale. La plupart des chercheurs se concentrent sur des questions plus accessibles.

    Logiquement, l'ancêtre commun à toutes les langues indo-européennes descend d'un ancêtre partagé avec d'autres familles linguistiques, et l'on peut remonter indéfiniment jusqu'aux toutes premières langues parlées par l'homme. Cependant, plus on remonte dans le temps, plus il devient difficile de déterminer si les langues se ressemblent par ascendance commune ou pour d'autres raisons – par exemple, des emprunts réciproques – et au-delà de dix mille ans environ, il devient impossible de démêler ces effets.

    À peine le lien entre les langues indiennes et européennes avait-il été démontré que l'on commença à se demander où leur ancêtre commun avait été parlé. Localiser le foyer originel des Indo-Européens est devenu, depuis deux cent cinquante ans, le Graal de nombreux intellectuels. Aux débuts de ces recherches, des amalgames dangereux furent opérés entre l'idée que la langue mère (ou proto-langue) indo-européenne était parlée en un lieu unique et celle qu'elle était le fait d'un peuple unique appartenant à une culture unique. Des archéologues européens du 19e siècle, aux penchants nationalistes, s'emparèrent du terme « aryen » — nom par lequel les anciens Indiens et Iraniens se désignaient eux-mêmes pour situer ce supposé peuple originel bien plus près de chez eux. Les nazis poussèrent ce fantasme jusqu'à une extrémité aussi absurde que sinistre, affirmant que les premiers locuteurs de l'indo-européen avaient les yeux bleus et les cheveux blonds, fabriquaient des poteries d'un style uniforme et vivaient dans le nord de l'Allemagne. Bien que la plupart des chercheurs modernes admettent l'existence d'une proto-langue indo-européenne parlée par des populations réelles dans un lieu réel, ils ne supposent pas pour autant que ces populations étaient ethniquement ou culturellement homogènes.

    La plupart des linguistes croient fermement que l'on peut parler de la « naissance » des langues indo-européennes et, par conséquent, de leur « berceau ». Et c’est qu’ils se sont mis à la tâche de trouver ce berceau, et c’est ainsi que l’on peut dire que la famille des langues indo-européennes a été celle qui a été la plus étudiée et les compétences ainsi acquises a pu servir à d'autres familles linguistiques.

  3. Les méthodes des historiens de la linguistique

    Comment étudier une langue morte depuis des millénaires et jamais écrite ? La réponse courte : avec humilité. La réponse longue : grâce à la linguistique historique, l’archéologie et la génétique. La linguistique historique explore l'histoire que les langues portent en elles; l'archéologie retrace les idées et les connaissances, qui constituent les éléments constitutifs de la culture; la génétique retrace les traces des populations. Et les trois sont liées.

    Bien qu'il n'existe pas de correspondance biunivoque entre langue, culture et gènes, des liens unissent ces trois éléments, de sorte que chacun peut fournir des informations sur les deux autres. Les langues reflètent généralement les cultures auxquelles elles sont associées, car les locuteurs ont tendance à disposer d'un vocabulaire plus riche pour désigner ce qui leur importe. Lorsque les populations se déplacent, elles emportent avec elles leur culture et leur langue — du moins pour un temps. La migration est considérée comme un moteur majeur, voire principal, de l'évolution linguistique, car elle crée une rupture entre les dialectes tout en les mettant en contact avec d'autres langues. En suivant les migrations, l'évolution culturelle et celle des langues, puis en croisant ces données, il devient possible de démêler les histoires humaines sous-jacentes à ces liens. On peut ainsi reconstituer le passé linguistique de l'humanité, et même faire revivre des langues disparues depuis longtemps.

    1. La linguistique historique et les lois phonétiques

      Au 19e siècle, la linguistique historique s'est dotée de fondements plus scientifiques. Les linguistes ont comparé de manière systématique la formation des mots et des phrases au sein de ces différentes langues. Ils ont mis en évidence des lois permettant de prédire l'évolution d'un son d'une branche de la famille indo-européenne à une autre : comment, par exemple, un « p » latin se transformait régulièrement en « f » en anglais (comme pater devenu father), ou un « qu » en « wh » (comme quod devenu what).

      Les lois phonétiques fonctionnent parce que les sons de la parole évoluent avec le temps, alors même que l'appareil phonatoire humain ne permet pas une variété infinie de combinaisons sonores. Les directions dans lesquelles les sons individuels peuvent évoluer sont limitées et, lorsqu'un son change, il a tendance à entraîner ses voisins dans son sillage. Guidés par ces lois, qui restreignent les modalités selon lesquelles des langues issues d'un ancêtre commun peuvent diverger, les linguistes ont pu commencer à identifier des traits hérités communs à des langues apparentées, même si leur sonorité différait considérablement d'une langue à l'autre. Ils ont également pu distinguer les traits hérités des traits empruntés (les emprunts linguistiques). Ces derniers peuvent d'ailleurs s'avérer très instructifs en eux-mêmes, agissant comme des marqueurs des contacts entre les langues. C'est en partie grâce aux emprunts que les historiens de la linguistique ont pu reconstituer l'exode millénaire du peuple rom depuis l'Inde. La langue romani descend du sanskrit — ce dont témoignent les évolutions phonétiques distinguant les deux langues —, mais elle a aussi intégré de nombreux emprunts au cours de sa longue migration vers l'ouest. Parmi les termes assimilés en Perse figurent ceux désignant le « miel », la « poire » et l'« âne ». Toutefois, les Roms avaient sans doute déjà quitté la Perse lorsque les musulmans la conquirent au 7e siècle de notre ère, car le romani commun ne contient aucun emprunt à l'arabe.

      En même temps, les linguistes ont dû apprendre à ne pas se laisser abuser par des mots qui se ressemblent par pur hasard, ou parce qu'il s'agit des premiers mots prononcés par les bébés (« maman » est universel), ou encore parce qu'ils sont d'origine onomatopéique. Le mot barbare constitue un exemple d'onomatopée ; il partage une racine avec le sanskrit barbaras et le grec ancien barbaros. Précisons que le mot sanskrit, tout comme son équivalent grec, désigne une personne qui bégaie ou qui parle une langue étrangère. Ces deux termes ont probablement été inspirés par le son perçu lorsqu'on entendait un flux de paroles inintelligible : bar-bar, blah-blah ou rhubarbe. Or, c'est le son blah-blah que l'on entendait lorsque des étrangers prenaient la parole. Le mot hébreu ancien balal, signifiant « babil » ou « baragouin », véhicule la même idée de blah-blah que le mot français, alors même que l'hébreu appartient à la famille des langues afro-asiatiques (branche sémitique). Il aurait été erroné d'en conclure que l'hébreu et le français partageaient un ancêtre commun.

      Dans cette tâche herculéenne de reconstituer le proto-indo-européen, les linguistes sont conscients du caractère hautement hypothétique de leurs conclusions. Ainsi, on pense que le terme proto-indo-européen klewos signifiait « réputation », ou peut-être quelque chose de plus proche de « ce qui est entendu » (ce que chantent les poètes). Ce mot a été reconstitué à partir de ses descendants — notamment le grec kleos, le vieux-slave slava et le sanskrit shrava — grâce à l'application des lois phonétiques. Ce n'était pas une science exacte. Plus une famille comptait de branches présentant des traits jugés héréditaires, plus l'hypothèse de l'ancienneté de ces traits se trouvait renforcée ; toutefois, les avis divergeaient quant au nombre de branches nécessaire pour établir cette preuve, ce qui donnait lieu à de nombreuses controverses. Le mot anglais focus, désignant le point sur lequel se porte l'attention, est issu d'un terme latin signifiant « foyer ». À l'origine, le mot merry (joyeux) signifiait « bref » ; mais à un moment donné — probablement parce que les leçons ou les cérémonies religieuses de brève durée étaient sources de joie —, un glissement sémantique s’est produit. Les mots peuvent aussi cumuler les emplois, endossant une seconde fonction à mesure que naissent de nouveaux concepts nécessitant une désignation. Le mot anglais mouse (issu du latin mus) peut désigner un petit rongeur ou le périphérique servant à déplacer le curseur sur un écran d'ordinateur.

      Il est extrêmement rare que les linguistes voient leurs hypothèses confirmées, mais cela arrive parfois. Le linguiste suisse Ferdinand de Saussure a postulé l'existence d'une consonne disparue, appelée « laryngale », pour expliquer l'évolution de mots qui l'avaient autrefois contenue ; or, une tablette hittite découverte plus tard a révélé la présence de ce son, transcrit par un symbole spécifique.

    2. L’apport des récits historiques

      Les récits historiques sont précieux. Les chroniqueurs romains rapportent, par exemple, que lorsque le futur empereur Hadrien s'adressa au Sénat vers l'an 100 de notre ère, les sénateurs se moquèrent de son accent espagnol (il était né dans l'actuelle province espagnole de Séville). La fragmentation du latin était en cours, mais Hadrien parlait encore un latin reconnaissable plutôt qu'une forme primitive d'espagnol. Au moment où deux des petits-fils de Charlemagne scellèrent un pacte militaire au 9e siècle de notre ère, les langues romanes s'étaient déjà séparées du latin. Nous le savons car les deux frères, dont l'un parlait une langue romane et l'autre l'allemand, prêtèrent serment dans la langue de l'autre pour leurs partisans. Louis, le germanophone, aurait pu se débrouiller en latin sans notes, mais les langues romanes représentaient un défi plus complexe pour lui, et compte tenu de l'importance d'éviter un malentendu, il eut besoin d'un aide-mémoire. Ce document, connu sous le nom de Serments de Strasbourg (le 14 février 842), est le plus ancien texte conservé en français, et même dans toutes les langues romanes.

      Texte roman de LouisTraduction en français moderne
      Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament,Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun,
      d'ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat,à partir d'aujourd'hui, autant que Dieu me donnera savoir et pouvoir,
      si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa,je secourrai ce mien frère Charles par mon aide et en toute chose,
      si cum om per dreit son fradra salvar dift,comme on doit secourir son frère,
      in o quid il mi altresi fazet,selon l'équité, à condition qu'il fasse de même pour moi,
      et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai,et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid
      qui meon vol cist meon fradre Karle in damno sitqui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles.

      Pour la langue romane, nous avons aussi à la même époque le témoignage de La Séquence (ou Cantilène) de sainte Eulalie, le plus vieux texte poétique qui raconte l'histoire d'une jeune fille martyre et composée à l'abbaye de Saint-Amand près de Valenciennes, en Picardie, vers 881.

      Texte en romanTraduction en français moderne
      Buona pulcella fut Eulalia. Une bonne jeune-fille était Eulalie.
      Bel auret corps bellezour anima.Belle de corps, elle était encore plus belle d'âme.
      Voldrent la ueintre li d[õ] inimi.Les ennemis de Dieu voulurent la vaincre,
      Voldrent la faire diaule servirIls voulurent la faire servir le Diable.
      Elle nont eskoltet les mals conselliers.Mais elle, elle n'écoute pas les mauvais conseillers :
      Quelle d[õ] raneiet chi maent sus en ciel.Qui veulent qu'elle renie Dieu qui demeure au ciel !
      Ne por or ned argent ne paramenz.Ni pour de l'or, ni pour de l'argent ni pour des parures,
      Por manatce regiel ne preiement,Pour les menaces du roi, ni ses prières :
      Niule cose non la pouret omq[ue] pleier.Rien ne put jamais faire plier
      La polle sempre n[on] amast lo d[õ] menestier.Cette fille à ce qu'elle n'aimât toujours le service de Dieu.
      E por[ ]o fut p[re]sentede maximiien.Pour cette raison elle fut présentée à Maximien,
      Chi rex eret a cels dis soure pagiens.Qui était en ces jours le roi des païens.
      Il[ ]li enortet dont lei nonq[ue] chielt.Il l'exhorte, ce dont peu ne lui chaut,
      Qued elle fuiet lo nom xr[ist]iien.À ce qu'elle rejette le nom de chrétienne.
      Ellent adunet lo suon elementAlors elle rassemble toute sa détermination
      Melz sostendreiet les empedementz.Elle préférerait subir les chaînes
      Quelle p[er]desse sa uirginitet.Plutôt que de perdre sa virginité.
      Por[ ]os suret morte a grand honestet.C'est pourquoi elle mourut en grande bravoure.
      Enz enl fou la getterent com arde tost.Ils la jetèrent dans le feu afin qu'elle brûlât vite :
      Elle colpes n[on] auret por[ ]o nos coist.Comme elle était sans péché, elle ne se consuma pas.
      A[ ]czo nos uoldret concreidre li rex pagiens.Mais à cela, le roi païen ne voulut pas se rendre :
      Ad une spede li roueret tolir lo chief.Il ordonna que d'une épée, on lui tranchât la tête,
      La domnizelle celle kose n[on] contredist.La demoiselle ne s'y opposa en rien,
      Volt lo seule lazsier si ruouet krist.Toute prête à quitter le monde à la demande du Christ.
      In figure de colomb uolat a ciel.C'est sous la forme d'une colombe qu'elle s'envola au ciel.
      Tuit oram que por[ ]nos degnet preier.Tous supplions qu'elle daigne prier pour nous
      Qued auuisset de nos Xr[istu]s mercitAfin que Jésus Christ nous ait en pitié
      Post la mort & a[ ]lui nos laist uenir.Après la mort et qu'à lui il nous laisse venir,
      Par souue clementia.Par sa clémence.

      Le texte serait écrit en une forme de « proto-picard ». Le mot diaule (diable) serait picard et wallon, la graphie contenant de nombreuses marques de prononciation picarde comme cose et kose car seul le picard et le normand ont aujourd'hui gardé cette prononciation, les autres langues d'oïl comme le francien et le wallon auraient donné « chose ». Il utilise les articles (li inimi : « les ennemis », lo nom : « le nom », enl : agglutination pour « en lo », la domnizelle : « la demoiselle », etc.), inconnus du latin, montre que certaines voyelles finales du latin sont maintenant caduques (utilisation de e ou a pour rendre [?] : pulcella : « pucelle (jeune fille) », cose : « chose », arde : « arde (brûle) », etc.) et que certaines voyelles ont diphtongué (latin bona > roman buona : « bonne », latin toti > roman tuit, etc.). C'est aussi dans ce texte qu'est attesté le premier conditionnel de l'histoire de la langue française (sostendreiet : « soutiendrait »), mode inconnu du latin, formé à partir du thème morphologique du futur (un infinitif, en fait) et des désinences d'imparfait.

      On estime que le Rig-Véda, le plus ancien texte indien d'une certaine ampleur, a été rédigé vers 1400 av. notre ère. Les plus anciens textes grecs datent de la même époque environ. Il existe des inscriptions indo-européennes plus anciennes — graffitis, épitaphes et autres courtes séquences de mots — et les plus anciennes de toutes sont hittites ; elles remontent aux environs de 2000 av. notre ère.

    3. L’apport de l’archéologie et de la génétique

      Ce sont les découvertes d'inscriptions et de textes réalisées par les archéologues des 19e et début du 20e siècles qui ont permis aux linguistes de déchiffrer divers systèmes d'écriture, puis d'étudier méthodiquement les langues qu'ils transcrivaient. Mais la discipline allait bien au-delà de ces seules contributions. Par exemple, le tartre prélevé sur les dents de bergers ayant vécu il y a des millénaires contenait des particules de charbon de bois issues de la fumée qu'ils avaient respirée. L'analyse de ces particules a permis d'identifier les essences d'arbres qu'ils avaient brûlées.

      Le rapport isotopique dans les os et les dents renseigne non seulement sur l'alimentation d'un individu, mais aussi sur le fait de savoir s'il a grandi au même endroit que ses parents ou s'il était enfant d'immigrés, et s'il a connu des périodes de famine. L'examen des os permet de déterminer si ces personnes marchaient beaucoup, portaient de lourdes charges ou montaient à cheval. Ces outils puissants avaient commencé à fournir des indices sur les migrations des populations anciennes bien avant que les généticiens ne puissent retracer les déplacements de ces migrants eux-mêmes.

      Un coquillage ayant servi de bracelet peut désormais être retracé, le long d'une chaîne d'échanges, jusqu'à la plage où il a été ramassé. Un lingot de cuivre récupéré dans une épave peut être relié à la mine spécifique — située à l'autre bout du continent — d'où le minerai a été extrait. La fonte de ce minerai a pu laisser un dépôt de poussière de plomb au cœur d'une tourbière. Un scientifique peut effectuer un carottage dans la tourbe, détecter ce dépôt et en déduire l'ampleur de l'opération de fonte.

      La tourbe s'accumulant très lentement, elle agit comme une empreinte du passé. Il en va de même pour les débris organiques qui se déposent au fond des lacs. Le pollen reste piégé dans ces deux milieux ; en mesurant la concentration et les espèces de pollen dans les différentes strates, on peut reconstituer la chronologie des changements climatiques préhistoriques, une sorte de film en accéléré montrant la montée et la baisse du niveau de la mer, ainsi que l'avancée et le recul des forêts. On peut alors se demander comment l'histoire des sociétés humaines s'inscrit dans ce contexte. La datation au radiocarbone, dans sa forme la plus précise, permet de déterminer l'âge de matières organiques — notamment des ossements — à l'échelle d'une génération humaine.

      C'est il y a une vingtaine d'années que les généticiens ont appris pour la première fois à extraire de l'ADN de restes humains très anciens. Toutefois, cette méthode n'est fiable que sur une dizaine de générations environ, car les apports génétiques plus récents finissent par diluer les plus anciens. Une avancée majeure a eu lieu au début des années 2000, lorsque des généticiens ont réussi à identifier le profil distinctif de l’ADN ancien — ainsi que les modifications qu’il avait accumulées au fil du temps — et à mettre au point des techniques pour le distinguer de l’ADN moderne. Conjuguée à la montée en puissance du séquençage, qui a considérablement réduit le coût et le temps nécessaires à la lecture d’un génome, la capacité d’extraire, de trier et de décrypter l’ADN ancien a révolutionné l’étude du passé non écrit.

      La masse de détails que les généticiens ont déjà apportée au portrait de l'Eurasie préhistorique est stupéfiante. En traçant des types d'ADN spécifiques transmis soit par la lignée masculine (chromosome Y), soit par la lignée féminine (ADN mitochondrial), ils peuvent distinguer les déplacements des hommes de ceux des femmes et cartographier les réseaux d'union. Ils ont mis en évidence des interdits concernant les mariages entre classes sociales différentes au sein des élites, ainsi que des phénomènes de ségrégation entre groupes ethniques. Ils ont décelé des traces génétiques témoignant de pratiques telles que le placement d'enfants dans d'autres familles, la compassion envers les personnes handicapées, les sacrifices humains, les génocides et les épidémies de peste. Ils ont déterminé l'ampleur et, dans certains cas, la rapidité de migrations que les archéologues n'avaient pu observer que sous forme d'instantanés figés. Surtout, ils ont confirmé, au-delà de tout doute raisonnable, le rôle immense joué par les migrations dans l'histoire de l'humanité et de ses langues.

      Il est désormais possible de procéder par triangulation — une méthode inédite au cours des deux siècles (et plus) d'existence de cette discipline — pour décrire les événements ayant transformé des langues anciennes en langues modernes. D'autres disciplines ont également apporté leur contribution. Les spécialistes de la mythologie reconstituent les récits des peuples anciens en appliquant la méthode comparative aux éléments constitutifs des mythes ; ils offrent ainsi un aperçu de la manière dont ces peuples concevaient le monde. Les ethnographes mettent en lumière des parallèles possibles entre sociétés modernes et anciennes. Ils nous apprennent, par exemple, que les sociétés pastorales sont généralement plus violentes que les sociétés agricoles, car leur richesse est mobile et donc plus exposée au vol. Les biologistes informaticiens suivent l'évolution des microbes qui ont coévolué avec nous, qu'il s'agisse de ceux qui facilitent notre digestion ou de ceux qui nous rendent malades. Ils donnent une voix aux maladies infectieuses. Les microbes, eux aussi, ont joué un rôle dans le façonnement des langues que nous parlons.

  4. Le mystère demeure…

    L'origine de la famille des langues indo-européennes constitue l'un des grands problèmes non résolus de l'histoire intellectuelle. Car, si les migrations ont effectivement suscité des évolutions linguistiques, elles n'expliquent pas tout. Les Scythes ont chevauché jusqu'en Ukraine et en Inde, sans pour autant y laisser leur langue. Les Romains ont atteint la Grande-Bretagne, mais le latin est resté (pour l'essentiel) en France. Quant à ceux qui ont introduit le celte en Irlande, ils n'ont guère provoqué de bouleversement dans le patrimoine génétique irlandais. Les raisons pour lesquelles les populations changent de langue, ou s'y refusent, sont et ont toujours été complexes.

  5. Introduction aux huit chapitres suivants

    Le chapitre 1 sera consacrée à la mer Noire et la région qui l'entoure, au lendemain de la fonte des glaces. C'est dans ce monde qu'a vu le jour, pour la première fois, l'ancêtre de toutes les langues indo-européennes. Si nous ignorons presque tout de cet ancêtre, nous connaissons bien le monde qui l'a vu naître — un monde où cette langue ne jouait qu'un rôle modeste au sein d'un paysage linguistique foisonnant. Le chapitre 2 décrit comment cette langue, d'abord insignifiante, a acquis une importance capitale, voire extraordinaire ; comment, sous une forme ultérieure, elle s'est propagée grâce à des nomades de l'âge du bronze ignorant les frontières. Cette forme ultérieure — le proto-indo-européen — allait donner naissance à toutes les langues indo-européennes parlées aujourd'hui. Le troisième chapitre aborde la question complexe de l'anatolien, considéré — ou non — comme la fille aînée du proto-indo-européen. Nous suivrons ensuite le parcours des langues indo-européennes à travers l'Ancien Monde, de la préhistoire à l'époque contemporaine, en retraçant leurs principales ramifications. Le chapitre 4 retrace l'histoire du tokharien, tandis que le chapitre 5 traite des langues d'Europe occidentale et centrale : italiques, celtiques et germaniques. Le chapitre 6 décrit l'expansion vers l'est à l'origine de la branche indo-iranienne, et le chapitre 7 se penche sur les langues baltes et slaves qui, fait remarquable, pourraient avoir pris part à cette même expansion. Le chapitre 8 est consacré aux histoires singulières, bien qu'interconnectées, de l'arménien, de l'albanais et du grec.

Note sur l’Écriture

Tablette de Kish, plus ancien témoignage d’Écriture vers 3500 av. notre ère

Fig.: Tablette de Kish, plus ancien témoignage d’Écriture vers 3500 av. notre ère

Tout comme le langage, l'écriture a été inventée indépendamment à plusieurs reprises. Le plus ancien système d'écriture connu a été mis au point par les Sumériens. Il reposait sur des idéogrammes, des symboles représentant des idées sous forme d'images. Avec le temps, des systèmes plus abstraits ont vu le jour, dans lesquels les symboles représentaient des sons. Ces systèmes se divisaient en deux grandes catégories : les syllabaires (où chaque signe correspond à une syllabe) et les alphabets (où chaque signe correspond à un son élémentaire de la parole). Il a toutefois existé des systèmes hybrides combinant ces deux approches, parfois agrémentés de quelques idéogrammes.

Trace d’une écriture alphabétique, utilisant des signes consonantiques trouvée au Sinaï vers 1500 av. notre ère

Fig.: Trace d’une écriture alphabétique, utilisant des signes consonantiques trouvée au Sinaï vers 1500 av. notre ère

À ce jour, tout porte à croire que l'alphabet n'a été inventé qu'une seule fois, en Égypte ou dans ses environs immédiats. Il a été largement repris et, à chaque fois, modifié. Ce qu'il est important de comprendre au sujet de l'écriture, c'est qu'un système graphique donné peut servir à transcrire différentes langues, tandis qu'une même langue peut être rendue au moyen de plusieurs systèmes d'écriture. Ainsi, des écritures anciennes non déchiffrées — comme celles de la Crète minoenne ou de la civilisation de la vallée de l'Indus — pourraient dissimuler des langues connues ou, au contraire, des langues encore inconnues. Tant qu'elles n'auront pas été déchiffrées, nous l'ignorerons.

o o o o o

1. Genèse : Lingua Obscura

* Cette carte contient les éléments topographiques auxquels fait référence le texte qui suit.

Lingua Obscura

  1. Histoire autour de la mer Noire (2 millions d’années jusqu’à 10000 ans av. n. è.)

    Pendant deux millions d’années, la mer Noire n’était pas une mer, mais un lac, en fait, un étang d'eau douce ou saumâtre, isolé de la mer de Marmara et de la Méditerranée. Des réchauffements périodiques ont provoqué la montée du niveau de la Méditerranée, qui a alors débordé par le seuil rocheux du Bosphore, injectant ainsi une masse d’eau salée dans le lac et le reconnectant à l’océan. Le lac a été isolé pour la dernière fois au cours de la dernière période glaciaire, alors qu’une grande partie de l’eau de la planète était emprisonnée dans les glaciers. Les glaciers ont fondu, le niveau des océans s’est élevé, et le moment où le bouchon du Bosphore n’a plus pu retenir la Méditerranée s’est produit, selon une estimation, il y a entre neuf mille et dix mille ans. L’eau s’est déversée en rugissant par-dessus ce gigantesque barrage avec la force de deux cents chutes du Niagara, déclenchant un tsunami qui s’est engouffré dans les estuaires et les lagunes et a inondé une région de la taille de l’Irlande.

    Les deux géoscientifiques américains qui ont proposé la théorie du déluge en 1997, William Ryan et Walter Pitman, ont émis l’hypothèse que les récits rapportés par des témoins oculaires traumatisés auraient pu être transmis oralement de génération en génération, jusqu’à inspirer finalement les mythes du déluge de la Bible et de l’Épopée de Gilgamesh. « Celui qui a vu les profondeurs » sont les premiers mots du poème de Gilgamesh, écrit il y a quatre mille ans en Mésopotamie, tandis que Noé a vu « toutes les sources du grand abîme se déchaîner ». Mais peut-être que l’impact le plus profond de ces événements sur l’humanité a été que la mer Noire, qui a toujours été une ressource précieuse en soi, est alors devenue un vecteur d’autres ressources, notamment les gènes, la technologie et la langue.

    Les Grecs l’appelaient la « mer inhospitalière » (Pontus Axeinus), jusqu’à ce qu’ils colonisent ses rives fertiles au cours du premier millénaire avant notre ère et la rebaptisent « mer hospitalière » (Pontus Euxinus). Elle regorgeait de poissons que les dauphins, les phoques et les petits rorquals poursuivaient à travers la vallée du Bosphore, aujourd’hui détroit. Ce sont probablement des marins turcs qui, à la poursuite de ces poissons, ont été confrontés à ses rafales traîtresses et l’ont surnommée « la mer noire ».

    Au nord de la mer s’étendait la steppe, connue sous le nom de « steppe pontique » en référence aux Grecs. À l’est se dressaient les sommets escarpés du Caucase, au sud les montagnes et les hauts plateaux de la péninsule turque, ou Anatolie, et à l’ouest les collines boisées des Balkans et la plaine alluviale du Danube. Chacune de ces régions constituait un monde à part entière, mais elles se rejoignaient à la mer Noire, et tout ce qui s’y échangeait pouvait être acheminé vers l’intérieur des terres par les grands fleuves qui s’y jettent : notamment le Don, le Dniepr, le Dniestr et le Danube.

    Il y a dix mille ans, les Balkans étaient habités par des chasseurs-cueilleurs qui avaient survécu à la période glaciaire en Europe. Un autre groupe de chasseurs-cueilleurs s’était déplacé vers l’ouest depuis la mer Caspienne à mesure que le climat se réchauffait, s’installant autour des marais et des lagunes de la côte nord de la mer Noire ainsi que le long des rivières qui les alimentent. À cette époque, un tronçon de la rivière situé au sud de l’actuelle Kyiv se composait d’une série de chutes rocheuses et de lacs connus sous le nom de « rapides du Dniepr ». Les chasseurs-cueilleurs de l’Est s’installaient sur les berges, leurs lances pointées vers ces rapides remplis de poissons-chats.

  2. La révolution agricole (6500 av. n. è.)

    Au sud de la mer Noire, dans le Croissant fertile, la révolution agricole était en marche. Le terme « révolution » est en réalité quelque peu trompeur, car l’ensemble des pratiques que nous appelons « agriculture » s’est mis en place sur une longue période, dans différents endroits, par essais et erreurs. Les chasseurs-cueilleurs vivant à l’extrémité ouest du plateau iranien, dans les montagnes du Zagros, ont probablement été les premiers à domestiquer la chèvre (le deuxième animal à avoir été domestiqué après le chien, dont les origines lupines remontent à l’époque glaciaire). Ils cultivaient sans doute aussi du blé et de l’orge. À l’ouest d’eux, en Anatolie et au Levant – c’est-à-dire les territoires actuels du Liban, d’Israël et de la Jordanie –, d’autres chasseurs-cueilleurs ont commencé à parquer des moutons et à cultiver des pois chiches, des pois et des lentilles. Avec le temps, l’aurochs, un bœuf sauvage aux longues cornes recourbées, s’est joint au troupeau domestique. Les premiers agriculteurs ont dû avoir besoin de nouveaux mots pour décrire ces plantes et ces animaux, ainsi que les outils qu’ils ont inventés pour les exploiter. Ils se sont ainsi dotés d’un vocabulaire agricole.

    L’agriculture est devenue une véritable révolution lorsque ses praticiens ont commencé à s’étendre au-delà du Croissant fertile. La génétique a démontré que ce sont les agriculteurs qui se sont déplacés, et ce, à très grande échelle. Mais il ne s’agissait en aucun cas d’un projet conscient de construction d’un empire; à chaque génération, ils avaient simplement besoin de plus de terres pour nourrir un nombre croissant de bouches. Il s’agissait d’une colonisation par sauts de mouton : une avant-garde voyageant à pied repérait un nouveau site prometteur situé jusqu’à plusieurs centaines de kilomètres plus loin, tandis que d’autres s’installaient progressivement sur les terres intermédiaires. Ils emportaient leurs langues avec eux.

    Les agriculteurs d’Anatolie ont pénétré en Europe par deux voies. Un courant a traversé le Bosphore, atteignant l’est des Balkans vers 6500 av. n. è., puis a remonté le Danube vers l’intérieur des terres. En l’espace d’un millénaire, ils construisaient des villages dans le bassin des Carpates — cette dépression, centrée sur l’actuelle Hongrie, délimitée par les Carpates et les Alpes. Un deuxième courant a traversé la mer Égée en passant d’île en île et a longé la côte nord de la Méditerranée à bord de radeaux ou de bateaux (à rames, et non à voile), puis s’est dirigé vers le nord à partir de la Côte d’Azur. Les deux courants se sont rencontrés dans le bassin parisien, les basses terres situées face à l’Atlantique, où ils se sont mélangés avant de se disperser à nouveau. Vers 4500 av. n. è., les descendants des agriculteurs anatoliens étaient présents partout en Europe, aussi loin à l’ouest que l’Irlande et aussi loin à l’est que l’Ukraine. Ces déplacements se sont déroulés sur de très nombreuses générations, mais les distances parcourues restent extraordinaires quand on pense que, mis à part les traversées maritimes, ils se sont effectués à pied. Il n’y avait pas encore d’âne ni d’autre animal de bât docile, pas de cheval qui ne fût sauvage, pas de roue et donc pas de charrette. À mesure que les agriculteurs avançaient, les chasseurs-cueilleurs autochtones battaient en retraite. Ils étaient si peu nombreux, et leur empreinte sur le paysage si légère en comparaison, que les immigrants ont pu avoir l’impression d’empiéter sur un territoire vierge, du moins au début. Certains des chasseurs-cueilleurs déplacés se sont dirigés vers la mer Baltique; d’autres ont peut-être rejoint ceux qui embrochaient des poissons-chats sur le Dniepr (qui parlaient certainement une langue qui leur était étrangère). D’autres encore sont restés sur leurs terres ancestrales, mais ont cherché refuge dans les collines ou dans les parties les plus denses des forêts : des endroits qui ne se prêtaient pas à la culture, ce qui fait que les agriculteurs les ont contournés.

    De temps à autre, dans une clairière, un agriculteur et un chasseur-cueilleur devaient se retrouver face à face. La rencontre devait être un choc pour les deux. Environ quarante mille ans s’étaient écoulés depuis que leurs ancêtres s’étaient séparés lors de l’exode d’Afrique, suffisamment de temps pour qu’ils aient non seulement des comportements et des accents différents, mais aussi une apparence différente. Les agriculteurs étaient de plus petite taille, avaient les cheveux et les yeux foncés et, probablement, la peau plus claire. Les chasseurs-cueilleurs présentaient cette combinaison désormais rare de cheveux et de peau foncés et d’yeux bleus. Ils n’avaient aucune langue en commun et avaient sans doute des conceptions différentes sur à peu près tout, de l’éducation des enfants à la mort en passant par la vie spirituelle des animaux. Parfois, les deux groupes échangeaient des connaissances et des objets. Parfois, ils se croisaient. Avec le temps, de nombreux chasseurs-cueilleurs se sont adaptés à la nouvelle économie, assurant ainsi la transmission d’une partie de leurs gènes, voire de certaines de leurs croyances et de leurs mots. Mais en général, ils ne pouvaient pas rivaliser. Leur mode de vie et leurs langues se dirigeaient à grands pas vers l’extinction.

  3. Le début de l’élevage (4500 av. n. è.)

    Depuis les montagnes du Zagros, les agriculteurs iraniens se sont étendus vers l’est à travers le plateau iranien, en direction de l’Afghanistan, du Pakistan et de l’Inde, et vers le nord en direction du Caucase. Bientôt, des établissements agricoles parsemèrent les contreforts du Caucase du Nord. Au nord de ces collines s’étendait la bande de terres humides appelée la dépression de Kuma-Manych. » Cela a peut-être ralenti la révolution pendant un certain temps, mais elle ne tarda pas à pénétrer les plaines que nous appelons la steppe. Et comme il était impossible de cultiver la terre dans la steppe à cause des conditions trop sèches, les habitants de la steppe ont choisi le seul élément de l’ensemble agricole qui leur convenait : l’élevage. Cette idée a peut-être également filtré depuis l’ouest, en provenance des Carpates. Au début, les tribus des steppes ne possédaient que de petits troupeaux, destinés aux sacrifices rituels, et elles continuaient de vivre de la chasse et de la pêche. Avec le temps, les troupeaux devinrent également pour elles une source de nourriture et de textiles. Et à mesure que les troupeaux s’agrandissaient, ces peuples furent contraints de s’aventurer de temps à autre hors de leurs vallées à la recherche de nouveaux pâturages. Ils s’égaraient dans la steppe ouverte, mais jamais très loin, et ils revenaient toujours.

    Vers 4500 av. n. è., les barrières physiques et génétiques qui avaient divisé les populations eurasiennes pendant des dizaines de milliers d’années avaient commencé à s’effondrer, mais un nouveau fossé s’était creusé. Celui-ci était d’ordre culturel. Il séparait les éleveurs des agriculteurs, ceux dont la richesse était mobile de ceux dont la richesse était immobile. Ces deux modèles économiques ont donné naissance à deux mentalités différentes : l’une qui privilégiait l’autosuffisance et vivait pour le présent, l’autre qui valorisait la prise de décision collective et planifiait l’avenir. La Bible et le Coran racontent tous deux comment ce choc de visions du monde a conduit au premier meurtre, celui du berger Abel par son frère agriculteur Caïn, mais ce choc est bien plus ancien que les Écritures abrahamiques. » Dans la région de la mer Noire, tout a commencé il y a plus de six mille ans, lorsque agriculteurs et éleveurs se sont retrouvés côte à côte à deux frontières de la steppe : l’une en Europe de l’Est, l’autre dans le Caucase du Nord. Cette rencontre a marqué le début d’une période qui durera des millénaires où les deux groupes vivront dans une hostilité et une dépendance mutuelles. Chacun s’est développé et a atteint de nouveaux sommets de sophistication grâce à l’autre, mais tout malaise qui touchait l’un touchait également l’autre, et les changements climatiques venaient périodiquement brouiller les cartes. C’est dans ce contexte que les langues indo-européennes ont vu le jour.

  4. Varna et ses environs sur le bord de la mer Noire : vers la période du cuivre

    Sur le bord est de la mer Noir, dans la région de Varna et Durankulak, dans l’actuelle Bulgarie, s’est installé vers l’an 5500 av. n. ère une culture provenant d’Anatolie, appelée Hamangia. À 40 kilomètres à l’est de Varna, à l’intérieur des terres, on a découvert un atelier de poterie où les peuples de la culture Hamangia avaient autrefois décoré des pots de volutes pointillistes d’un orange vif. Les Hamangia avaient été parmi les premiers agriculteurs à s’établir dans cette région. Ils avaient apporté avec eux des témoignages matériels de leurs racines anatoliennes, sous la forme de coquilles de Spondylus blanches ou rose-orange que leurs proches avaient ramassées sur les îles et le littoral de la mer Égée (le Spondylus, une coquille Saint-Jacques, ne se trouve pas en mer Noire, préférant les eaux plus chaudes et plus salées de la Méditerranée). Ils les transformaient en bracelets, en ceintures et en pendentifs, ou en perles qu’ils cousaient dans du tissu, avant de les échanger contre d’autres biens de prestige. Leurs réseaux d’échange s’étendaient vers le nord jusqu’au Danube et à son delta sur la mer Noire.

    Maison en clayonnage et torchis et sculpture Hamangia

    Les Hamangia étaient représentatifs des communautés agricoles européennes de l’époque. Ils vivaient dans de petits hameaux composés de maisons en clayonnage et en torchis aux toits de chaume, dont ils ornaient peut-être également les murs de volutes colorées, et ils élevaient des vaches, des chèvres, des moutons et des porcs. Ils possédaient une compréhension suffisante des processus chimiques et physiques pour être capables de produire des effets artistiques sophistiqués avec leurs céramiques. En régulant l’apport d’oxygène dans leurs fours, ils pouvaient obtenir, à volonté, une surface noire au lustre métallique ou d’un rouge ou d’un orange intense. Un potier de Hamangia, peut-être une femme puisque les potiers étaient souvent des femmes, a laissé derrière lui la première représentation connue de la pensée dans l’histoire de l’art. Haute de douze centimètres, réalisée en argile sombre et polie, la sculpture représente un homme assis sur un tabouret, les coudes posés sur les genoux et la tête entre les mains.

    Le climat de la Bulgarie de l’âge du cuivre était légèrement plus chaud et plus humide qu’aujourd’hui, mais un plan d’eau pouvait tout de même geler en hiver, surtout dans ces hautes terres. Alors les gens s’attachaient des os de vache à la moindre occasion; une flaque gelée suffisait pour patiner. La culture de Hamangia a perduré pendant mille ans. Vers la fin de son existence, ses adeptes ont tenté de placer du minerai de cuivre dans leurs fours à la place de l’argile façonnée. Ils n’ont peut-être pas été les premiers à extraire le cuivre de son minerai, par le procédé que nous appelons la fusion, mais ce sont probablement eux qui ont légué ce précieux savoir-faire aux habitants de Varna. Il existe en Bulgarie des sites, notamment celui de Durankulak sur la côte, où des couches de terre renfermant des artefacts de la culture Hamangia se trouvent sous des couches de terre contenant des artefacts de la culture de Varna. C’est ainsi que les archéologues savent que les splendeurs de cette dernière culture ont surgi des fondements plus modestes de la première. Un fil reliait les deux, une continuité d’idées et de traditions. Les habitants de Varna ont continué à chérir les précieuses coquilles de Spondylus de leurs lointains ancêtres.

    Vers 4600 av. n. è., la population avait augmenté, et la production de cuivre s’était intensifiée en conséquence. Le minerai provenait d’une demi-douzaine de mines réparties dans les Balkans, sous forme d’azurite et de malachite. Ces minéraux étaient réduits en poudre et mélangés à du charbon de bois broyé avant d’être calcinés dans des fours alimentés par des soufflets. À huit cents degrés Celsius, le cuivre s’écoulait en perles scintillantes qui pouvaient être recueillies et moulées pour fabriquer des outils et des ornements.

    Une aura de magie devait planer autour des premiers forgerons, qui ont su extraire cette merveille étincelante d’une roche bleu-vert. Mais au cœur même de l’industrie du cuivre en Bulgarie, ils ne constituaient qu’un élément d’une communauté de métier qui comprenait des métallurgistes, des fondeurs, des mineurs et des charbonniers — un niveau de spécialisation et d’organisation que l’Europe n’avait jamais connu auparavant. Rien qu’autour du lac de Varna, huit établissements abritaient cette communauté ainsi que ses industries de soutien et ses personnes à charge. Chacun comptait jusqu’à huit cents habitants, soit deux fois plus qu’un village typique de la culture de Hamangia, et ses habitants vivaient dans de grandes maisons en bois, souvent à deux étages, alignées le long des rues selon un plan préétabli. Au-delà des établissements, protégés par des clôtures en bois, s’étendaient des champs cultivés, des troupeaux en pâturage et les défunts.

    Avec le temps, les forgerons ont ajouté l’or à leur répertoire. On l’extrait des rivières prenant leur source dans les montagnes des Balkans toutes proches, probablement à l’aide de tamis, puis on l’apportait à Varna sous forme de grains ou de pépites. Broyé et mis en suspension dans une émulsion, il était appliqué sur la céramique. Fondu pour en éliminer les impuretés, il était coulé pour fabriquer des bijoux, des sceptres ou d’autres symboles de pouvoir. C’est ainsi qu’à Varna, les fouilles archéologiques ont permis de découvrir une communauté aisée d’artisans et de commerçants qui avait enterré ses défunts au milieu de somptueux objets funéraires. Outre des armes en cuivre finement taillées et des outils en silex et en bois de cerf, ils avaient enterré des milliers d’objets en or, notamment des diadèmes, des sceptres, des figurines en forme de taureau et des astragales (os de jarret de mouton utilisés comme dés dans l’Antiquité, bien que ceux-ci aient été coulés en or). Le cimetière de Varna n’a été utilisé que pendant quelques centaines d’années, de part et d’autre de l’an 4500 av. n. è., mais la quantité d’or qui y a été extraite dépassait de loin celle trouvée sur l’ensemble des autres sites du cinquième millénaire à travers le monde, y compris ceux de la Mésopotamie et de l’Égypte. Dans une tombe en particulier, on découvrit une quantité impressionnante d’or — notamment des bracelets, des bagues, un sceptre, un fourreau pénien et même un chapeau orné de paillettes d’or — indiquant que l’homme qui y était enterré avait été un chef ou un prêtre. Il avait environ cinquante ans au moment de sa mort. Une reconstitution de son visage, réalisée à partir de son crâne, a révélé un homme au front haut, à l’allure patricienne et au nez aquilin. Tout cela se passe à une époque où très peu d’êtres humains, où qu’ils se trouvent, avaient jamais vu un objet en métal. Varna a bouleversé la conception de la préhistoire mondiale. Cette découverte a imposé la distinction d’une nouvelle ère à partir de la fin du Néolithique : l’âge du cuivre. Ce fut une véritable sensation archéologique.

    Outre l’or et le cuivre, il existait une troisième denrée d’une importance vitale pour Varna : le sel. Les communautés agricoles l’utilisaient principalement pour la conservation des aliments, et certains ont avancé que la demande en était si régulièrement élevée que c’était le sel, plutôt que les métaux, qui avait fait la richesse de Varna. En amont de la rivière Provadia, qui se jetait dans le lac de Varna, une source salée abondante a donné lieu à la création d’un village fortifié doté d’un sanctuaire et d’un cimetière. Ici, dans le cadre d’une exploitation à l’échelle industrielle, des bols en céramique étaient remplis de saumure et placés dans des fours géants afin d’accélérer l’évaporation de l’eau.

    Vers 4500 av. n. è., les sociétés de l’âge du cuivre du sud-est de l’Europe avaient atteint l’apogée de leur richesse et de leur influence. Leur maîtrise de la pyrotechnologie, pour laquelle elles avaient sans doute développé un vocabulaire spécifique, les avait placées dans une catégorie à part. Et ce qu’elles produisaient, d’autres le convoitaient. Des objets funéraires ressemblant à ceux de Varna et de Durankulak, notamment des bijoux en or reprenant certains des mêmes motifs, ont été mis au jour dans des cimetières de la même époque sur la côte géorgienne et à Trabzon, dans le nord-est de la Turquie. Plus étonnant encore, dans un monde où la roue n’existait pas encore, le « miracle des Balkans » s’était frayé un chemin jusqu’au cœur de la steppe. Du cuivre provenant de l’une des principales mines approvisionnant Varna ornait les corps des défunts à Khvalynsk, un important centre rituel situé à deux mille kilomètres au nord-est, sur les rives de la Volga. Les ornements en cuivre du cimetière de Khvalynsk étaient de fabrication plus rudimentaire que ceux de Varna, ce qui laisse supposer que le cuivre était fondu dans les Balkans, puis transporté sous forme de petites tiges ou de lingots jusqu’à sa destination. Là, il était réchauffé (à ce stade, des températures plus basses suffisaient), aplati en feuilles à l’aide de marteaux en pierre et en bois de cerf, puis transformé en ornements à l’aide de ciseaux – des incisives de castor montées sur des manches en os.

    On ignore comment ces tiges ou ces lingots ont pu être transportés sur de si longues distances. Il n’y avait pas encore de charrettes, mais des messagers auraient pu transporter de petits colis par voie terrestre (le trajet de Varna à Khvalynsk aurait pu être parcouru à pied en environ un mois). Les plus gros auraient pu être chargés dans des pirogues. Bien qu’aucun vestige de pirogue n’ait été formellement identifié sur la côte ouest de la mer Noire pour cette période, des modèles miniatures de celles-ci ont été découverts, et les archéologues supposent qu’une sorte d’embarcation devait y être utilisée, pour le transport et la pêche, puisque des os de dauphins, de phoques et même de baleines ont été trouvés à Durankulak.

    Un grand canot de six mètres de longueur aurait pu transporter jusqu’à quatre personnes et une cargaison équivalente au poids de deux hommes. Le cuivre aurait pu être acheminé de la mer Noire jusqu’à la Volga en empruntant les voies navigables de la dépression de Kuma-Manych, puis vers l’intérieur des terres jusqu’à Khvalynsk. Des bœufs, devenus entre-temps des bêtes de somme, auraient pu tirer les lourds canots à contre-courant lors du voyage de retour. Sur la mer Noire, au climat capricieux, le commerce maritime aurait toutefois été limité à une courte saison estivale, et même alors, un tel navire ne se serait pas aventuré au-delà des eaux côtières peu profondes.

    Qui étaient ces messagers – et quelle langue parlaient-ils? Qui étaient ces peuples mystérieux qui voyageaient si loin, au risque de subir des embuscades de la part de tribus hostiles, sans parler des animaux sauvages ? Les mammouths laineux et les rhinocéros avaient disparu avec les derniers vestiges de l’époque glacière, mais il leur fallait encore composer avec les ours, les lynx, les sangliers, les aurochs et les lions. Des dents de lion, percées pour pouvoir être portées en pendentifs, ont été retrouvées dans des sépultures de cette période autour de la mer Noire.

  5. Les révélations des cimetières

    Les chasseurs-pêcheurs des rapides du Dniepr enterraient leurs morts dans des fosses communes, avec pour seules parures quelques dents de cerf ou de poisson. Une fois que l’élevage s’est implanté dans la steppe, les sépultures sont restées collectives, mais certains individus ont commencé à se démarquer dans les fosses communes grâce à leurs parures remarquables, notamment des coiffes et des plastrons faits de défenses de sanglier aplaties, ainsi que des ceintures en nacre. Des perles de cuivre provenant des Balkans ont fait leur apparition, symbolisant le statut social. Plus tard, les cimetières de la steppe ont rétréci et les morts ont commencé à être enterrés individuellement, parfois sous de petits monticules de terre appelés « kourganes ».

    Vers 4400 av. n. è., des kourganes similaires étaient apparus dans la vallée du Bas-Danube, tout près des établissements de travail du cuivre les plus au nord. Ils contenaient une grande quantité de cuivre, mais aussi de curieux objets en pierre polie sculptés en forme de têtes de cheval. On n’y a pas trouvé seulement des hommes se déplaçant autour de la mer Noire à cette époque. L’ADN mitochondrial, du type de celui qui se transmet de la mère à l’enfant, provenant de populations des Balkans a été découvert dans des sépultures à Khvalynsk. Et certains indices suggèrent que des femmes et des enfants se déplaçaient également dans la direction opposée.

    L’un des cas les plus intrigants est celui d’une fillette de cinq ans qui a été enterrée avec de somptueux objets funéraires dans le cimetière de Varna même. Malgré le doute persistant quant à son ascendance, elle reste l’objet d’intenses spéculations en raison de son régime alimentaire inhabituel. Dans les sociétés agricoles des Balkans, la viande représentait généralement une part moins importante du régime alimentaire que dans la steppe, et les femmes en consommaient moins que les hommes. Or, plus de la moitié du régime alimentaire de la fillette était constitué de viande, une proportion supérieure à celle observée chez la plupart des hommes de son entourage. Aurait-elle pu être l’enfant d’immigrants de haut rang, la fille d’un chef originaire de la steppe?

    Les individus enterrés sous les kourganes au nord du Danube semblent avoir présenté une grande diversité génétique. Certains avaient des ancêtres issus de la steppe, d’autres avaient des ancêtres agriculteurs ou chasseurs-cueilleurs locaux, tandis que d’autres encore présentaient un mélange des trois. Une façon d’interpréter cette diversité consiste à supposer que les premiers émissaires de la steppe ont trouvé des intermédiaires locaux dans le commerce du cuivre, ou des épouses locales avec lesquelles ils ont eu des enfants qui, une fois adultes, ont endossé ce rôle. Ce métal très convoité a peut-être transité par une chaîne d’intermédiaires, dont chacun n’a parcouru qu’une distance relativement courte pour le transporter. Ce qui a été donné en échange n’a pas survécu, mais il s’agissait peut-être de denrées périssables. Parmi les produits proposés, on trouve des peaux d’animaux, des viandes salées et des plantes de la steppe aux propriétés médicinales ou hallucinogènes.

  6. La langue des échanges : la lingua franca

    Dans quelle langue les messagers et leurs fournisseurs négociaient-il ? Les langues parlées autour de la mer Noire à la fin de la dernière période glaciaire échappent malheureusement aux reconstructions des linguistes. Nous pouvons néanmoins être presque certains qu’avant de se lancer dans leurs activités d’échanges à longue distance, les dandys des steppes avec leurs ceintures en nacre et le défunt doré de la tombe de Varna n’avaient aucune langue en commun. Il est également clair que les clients des steppes devaient manquer d’un vocabulaire relatif à la métallurgie et à la fusion, du moins au début, puisqu’ils ne disposaient pas non plus de la technologie nécessaire.

    Dans toute l’histoire documentée, on aurait bien du mal à trouver un seul exemple d’êtres humains échangeant des marchandises de grande valeur sans disposer d’un moyen de communication efficace. Habituellement, dans les situations où les parties n’ont pas au départ de langue commune, elles ont développé une lingua franca, c’est-à-dire une langue commune du commerce. La « lingua franca » éponyme, supposée être la « langue des Francs », était parlée dans les ports méditerranéens du Moyen Âge jusqu’au 19e siècle. Elle s’était développée à partir du latin, mais pas du latin classique de Tite-Live ou de Tacite, plutôt de la « forme vulgaire » parlée par les gens ordinaires, pour la plupart analphabètes : les soldats, les marins, les colons et les esclaves qui fréquentaient ces ports. Elle était sans cesse dénigrée par l’élite urbaine, précisément parce qu’elle était la langue des contrées lointaines, des souks, des maisons closes et des combats de coqs. C’était un caméléon, prenant les couleurs de l’italien, du catalan, de l’occitan ou de n’importe quelle autre langue romane émergente, selon l’endroit où elle était parlée et par qui. Dans les centaines de colonies romaines d’Afrique du Nord, elle a été fortement influencée par l’arabe (« sucre », « artichaut » et « zéro » sont trois des nombreux mots arabes qui sont entrés par le biais de la lingua franca).

    Il est probable qu’une lingua franca ait également été utilisée dans la région de la mer Noire. Nous ne pouvons que spéculer sur sa sonorité, mais certains chercheurs ont avancé l’hypothèse selon laquelle un ancêtre de toutes les langues indo-européennes aurait été cette lingua franca — et que cet ancêtre se serait imposé très tôt comme langue du commerce, pour finir par être adopté par bon nombre des populations impliquées dans ce commerce. Il n’y pas d’unanimité chez les linguistes. Néanmoins, on s’accorde pour dire qu’une langue ancestrale indo-européenne était probablement la langue maternelle de l’un des partenaires de ce réseau commercial de l’âge du cuivre — la langue des messagers de Trabzon ou de Colchis, sur la côte géorgienne, peut-être, ou de ceux qui venaient des steppes en passant par la Volga et le Don. Ils pensent cela principalement parce que, pour avoir produit le degré de divergence qu’ils observent entre toutes les branches connues de la famille indo-européenne, l’ancêtre commun devait déjà être parlé à cette époque. Et comme nous savons que le réseau de la mer Noire a fonctionné pendant des centaines d’années, que des femmes s’y déplaçaient et que des enfants naissaient de parents de origines différentes, il y aurait eu suffisamment de temps pour que des générations grandissent en parlant plus d’une des langues impliquées dans le commerce du cuivre, en plus de la lingua franca. Ces personnes bi- ou plurilingues, qui, en tant que médiateurs naturels, auraient pu devenir riches et puissantes à part entière, auraient également servi de relais pour l’influence d’une langue sur une autre. Par leur intermédiaire, la langue ancestrale indo-européenne aurait pu absorber des mots, des sons, des significations et des constructions grammaticales provenant des autres langues du réseau (tout en leur transmettant les siennes). Si tel est le cas, alors les langues indo-européennes que nous parlons aujourd’hui renferment des échos du littoral pontique tel qu’il parvenait aux oreilles des commerçants il y a plus de six mille ans.

  7. La fin d’une civilisation

    Vers 4400 av. n. è, des signes de tension ont commencé à apparaître au sein des sociétés agricoles du sud-est de l’Europe. Un site appelé Tell Karanovo, situé à deux cent cinquante kilomètres au sud-ouest de Varna, a été abandonné. Depuis l’arrivée des premiers agriculteurs qui se sont installés dans les Balkans plus de deux mille ans auparavant, les gens avaient construit et reconstruit sur ce site presque sans interruption, jusqu’à ce qu’ils disparaissent finalement, à la fin de l’âge du cuivre.

    Des centaines de colonies ont suivi Karanovo dans l’oubli, dont beaucoup auraient apparemment été incendiées par leurs habitants avant leur départ. En l’espace de deux siècles, Varna avait cessé de produire ses merveilles étincelantes et son cimetière était tombé en désuétude. L’Europe ne retrouvera pas ses sommets sociaux et techniques avant plus de mille ans. Les coquilles de Spondylus que les agriculteurs avaient chéries lorsqu’ils vivaient encore au Proche-Orient, et qu’ils échangeaient depuis lors comme des talismans, étaient désormais les symboles opaques d’un monde disparu. À peu près à la même époque, le cuivre des Balkans a plus ou moins disparu des tombes de la steppe, et ses transporteurs ont disparu des Balkans. Il est possible que les tribus des steppes soient devenues dépendantes de ce métal, que sa distribution sous forme de récompenses et de tributs soit devenue un moyen essentiel de maintenir la paix entre elles, et que, lorsque ce flux s’est tari, la paix se soit effondrée. Quoi qu’il en soit, il n’y eut plus de sacrifices à Khvalynsk, ni de festins. Les chamans se turent. L’équilibre des pouvoirs évoluait dans la région de la mer Noire, et le paysage linguistique avec lui. La langue ancestrale indo-européenne a évolué et s’est fragmentée à mesure que la situation de ses locuteurs changeait. Et alors qu’elle s’éteignait, ses « filles » ont fait leur apparition.

    Le village de Pochuyky est situé au sud-ouest de l’actuelle Kyiv, en Ukraine, là où la steppe cède la place à la forêt-steppe. Il compte parmi les plus anciens lieux d’habitation permanents d’Ukraine, cette localité se trouvant dans un couloir par lequel les agriculteurs de l’ouest et les éleveurs de l’est ont alterné avancées et retraites pendant des milliers d’années. Ce qu’on appelle « la steppe forestière » désigne la bande de terre boisée mais clairsemée qui sépare les forêts du nord et de l’ouest de l’Eurasie de la steppe dépourvue d’arbres, et qui traverse l’Ukraine moderne. À l’époque où Varna était en plein essor, cette frontière écologique coïncidait avec une frontière culturelle : celle qui séparait les agriculteurs des éleveurs. Ce clivage culturel était à son tour renforcé par des différences anatomiques : les agriculteurs, de constitution gracile, et les éleveurs, plus grands et plus robustes, pouvaient encore se distinguer à cinquante pas l’un de l’autre, et on peut être raisonnablement certain que des langues différentes étaient parlées de part et d’autre de cette frontière. Vers 4200 av. n. è., le climat a cependant commencé à changer, et la frontière écologique s’est mise à glisser.

    Le climat est devenu plus frais et plus sec autour de la mer Noire. La steppe herbeuse a empiété sur la forêt, élargissant les possibilités de pâturage pour les éleveurs et facilitant leurs déplacements, car les rivières restaient franchissables à gué plus longtemps. La vie est devenue plus difficile pour les agriculteurs, car sans pluie, leurs récoltes étaient perdues. Deux ou trois années consécutives peuvent être synonymes de privations, et ces communautés connaissaient désormais des périodes prolongées de sécheresse. Il semble probable que, pour aggraver leurs malheurs, leurs sources salines se soient asséchées. Le contrôle de cette industrie lucrative est passé aux mains des populations vivant autour des estuaires et des lagunes plus au nord. Dans le delta du Dniestr, au sud de l’actuelle Odessa, le sel sèche tout simplement sur les plaines; il suffit de le ramasser.

    Les gens ont commencé à quitter Varna et les autres établissements des Balkans pour se diriger vers le nord, à la recherche du sel. Dans les terres situées au-delà du Danube, ils auraient rencontré des tribus menant un mode de vie plus nomade. Pour nourrir leurs familles, certains agriculteurs se sont peut-être convertis à ce mode de vie, c’est ce qu’indique le fait qu’aucun établissement n’a été construit pendant cinq cents ans après l’effondrement des communautés agricoles. Mais ils auraient été novices en la matière : ils ne savaient pas comment gérer de grands troupeaux, ni où se trouvaient les meilleurs pâturages, ni à quel moment ces pâturages étaient les plus succulents. Ils auraient dû se rapprocher de leur ennemi ancestral pour survivre. Ils ont peut-être commencé à parler une langue des steppes, ce qui n’était pas un problème pour ceux qui étaient déjà bilingues. Mais le rapport de force s’était inversé : désormais, c’étaient eux les plus faibles, ceux qui devaient demander.

    Sur certains sites balkaniques de l’âge du cuivre, bien que pas à Karanovo ni à Varna, on trouve des traces d’une violence extrême juste avant leur abandon : des massacres qui n’ont épargné ni homme, ni femme, ni enfant. Cette violence ne se limitait pas aux Balkans. Les données archéologiques attestent de tensions croissantes dans toute l’Europe néolithique à cette époque — se manifestant, par exemple, par des fortifications de plus en plus robustes autour des établissements — et celles-ci n’ont fait que s’intensifier au cours des siècles suivants. Savoir cela change la nature des conflits dans les Balkans. Il aurait pu s’agir d’affrontements entre agriculteurs, le changement climatique ayant exacerbé les tensions sociales au sein de leurs communautés et entre celles-ci, menant à la désignation de boucs émissaires et à des querelles. Une autre hypothèse est que les émissaires des steppes auraient pu porter le coup de grâce. Ces chefs nomades, armés de leurs masses à tête de cheval, auraient pu y voir une occasion de s’emparer des moyens de production. Il n’en aurait pas fallu beaucoup. S’ils avaient harcelé les agriculteurs dans leurs champs jusqu’à ce que ces derniers n’osent plus quitter leurs palissades, la faim les aurait finalement contraints à fuir. Ceux qui auraient pris leur place auraient parlé des langues différentes.

  8. Mégasites, mélange des populations et début des villes

    C’est alors qu’un phénomène étrange s’est produit. Des populations qui habitaient auparavant de petits villages dans les forêts de la Roumanie et de l’ouest de l’Ukraine ont commencé à franchir la frontière entre la forêt et la steppe, pour s’installer dans la région alors peu peuplée située entre les villes actuelles de Kyiv et d’Odessa. Migrant vers l’est jusqu’à la rive droite, ou occidentale, du Dniepr, ils ont construit des établissements pouvant atteindre vingt fois la taille de leurs anciens villages. Ces étonnants mégasites, dont certains auraient pu abriter jusqu’à dix mille personnes, intriguent les archéologues depuis plus d’un siècle. Certains affirment qu’il s’agissait simplement de villages agricoles qui se sont agrandis au fur et à mesure que la population augmentait; d’autres pensent qu’il s’agissait de camps de réfugiés construits pour accueillir les agriculteurs fuyant la calamité plus au sud. D’autres encore les considèrent comme une expérience sociale radicale, des proto-villes construites selon des principes égalitaires.

    Quoi qu’il en soit, en l’espace de quelques siècles, ces communautés se sont montrées très réceptives à l’influence des steppes. La poterie des agriculteurs était bien plus raffinée que celle des éleveurs, mais ceux-ci ont alors commencé à importer des pots de qualité inférieure de leurs voisins des plaines. Les archéologues ont eu du mal à expliquer pourquoi, mais il est possible qu’ils échangeaient, non pas de la poterie, mais des potiers. Vers 4000 av. n. è., l’ADN ancien révèle que des femmes des steppes s’installaient dans des villages d’agriculteurs, que des agricultrices s’installaient dans des villages des steppes, et que ces événements n’étaient plus rares ni sporadiques. Il est impossible de savoir si ces femmes se sont déplacées de leur plein gré ou non, mais qu’elles aient été des épouses ou des captives, elles auraient dû apprendre une nouvelle langue — la langue dominante de leur nouveau lieu de vie — tout en parlant probablement à leurs enfants dans leur langue maternelle. Elles ont peut-être également transmis d’autres compétences, notamment des connaissances liées à la production alimentaire. Lorsque le climat s’est réchauffé à nouveau, vers 3800 av. n. è., les éleveurs des steppes de la zone de contact s’essayaient à la culture des céréales. Ce qui avait été une démarcation culturelle et linguistique nette devenait un continuum. Et la frontière s’estompait également plus à l’est, grâce à des développements spectaculaires bien plus au sud.

    Quelques siècles après l’apparition des premiers mégasites en Ukraine, des villages mésopotamiens portant les noms d’Uruk (sur l’Euphrate) et de Tell Brak (Syrie) ont également commencé à prendre de l’ampleur. Ceux-ci allaient devenir les premières villes que les préhistoriens reconnaîtraient comme telles, car elles étaient organisées de manière très similaire à nos villes modernes — bien qu’il s’agisse de versions extrêmes de celles-ci. Elles étaient d’une hiérarchie vertigineuse, avec à leur sommet des souverains quasi divins, parés des attributs du pouvoir, et au bas de l’échelle, peu enviable, des esclaves. À mesure que ces villes du sud grandissaient, leur appétit pour les matières premières s’accroissait également. Les rois d’Uruk mirent en place un réseau de colonies commerciales, un vaste filet mercantile destiné à aspirer ces matières premières, dont l’extrémité nord était marquée par le Caucase, si riche en bois, en pâturages et en minerais métalliques. (Tout comme dans les Balkans, les gens utilisaient des toisons pour chercher de l’or dans ces ruisseaux de montagne. C’est en Géorgie, dans l’ancien royaume de Colchis, que le héros mythologique grec Jason trouva la toison d’or.)

  9. Expansion de l’urbanisation et avancées technologiques

    Vers 3700 av. n. è., une autre expérience d’urbanisation se fit sentir là où le Caucase rencontre la steppe, dans la région de la mer d’Azov. Des agriculteurs d’ascendance iranienne habitaient ces contreforts depuis des centaines d’années, faisant du commerce et se mélangeant avec les habitants de la steppe au nord. C’est là qu’on découvrit un kourgane (ou talus) avec des tombes d’une échelle véritablement monumentale. Il était presque aussi haut qu’une maison de quatre étages et avait un diamètre équivalent à la longueur d’un terrain de soccer. Sous celui-ci reposaient un homme, deux femmes qui avaient été sacrifiées pour l’accompagner dans l’au-delà, ainsi qu’un magnifique trésor. Outre des figurines représentant un lion et un taureau — symboles de pouvoir mésopotamiens —, le défunt emportait avec lui des quantités d’or, d’argent, de turquoise, de lapis-lazuli et de cornaline, des produits de luxe exotiques provenant de contrées lointaines. Sous un autre kourgane, un homme avait été enveloppé dans un manteau descendant jusqu’aux chevilles, confectionné à partir des peaux de deux douzaines de sousliks, ou écureuils terrestres. Ces petits princes ou oligarques vêtus de fourrure étaient les bénéficiaires de cette ruée vers l’or préhistorique. Ils emportaient même dans leur tombe les chaudrons et les crochets à viande qui leur avaient servi lors des banquets, ainsi que les pailles en or à travers lesquelles ils avaient bu la bière cérémonielle. Les nouvelles technologies qu’ils exhibaient aux confins de la steppe attiraient l’attention. Parmi celles-ci figuraient les premiers bronzes, des alliages de cuivre et d’arsenic dont la résistance et la souplesse supérieures se traduisaient par des armes de qualité supérieure, et peut-être même le chariot.

    Entre 4000 et 3500 av. n. è., le premier véhicule à roues fit son apparition dans la steppe, tiré par des bœufs. Le fait que des traces de cette technologie apparaissent simultanément à l’est, à l’ouest et au sud de la mer Noire témoigne de son caractère révolutionnaire; les archéologues ne peuvent d’ailleurs pas déterminer avec exactitude où elle a été inventée. Les éleveurs de la steppe, désormais des intermédiaires chevronnés au sein d’un réseau commercial international, ont immédiatement compris ce que cela pouvait leur apporter. Les messagers pouvaient transporter des charges plus lourdes : du sel de l’estuaire vers les mégasites, du minerai de la mine vers la steppe forestière (où poussait le bois nécessaire pour alimenter les fours de fusion). Les premiers chariots n’avaient pas d’essieu avant orientable, ce qui signifie qu’ils ne pouvaient avancer qu’en ligne droite. Mais les routes ne tardèrent pas à voir le jour; les archéologues ont retracé un réseau de routes reliant les points de traversée des rivières. Et les transporteurs, eux aussi, opéraient peut-être selon un système de relais qui faisait vibrer les os.

    Il est certain que les marchandises étaient échangées en plus grandes quantités à partir de cette époque, et qu’elles parcouraient également de plus longues distances. Des poignards en bronze de style caucasien ont trouvé leur chemin, tout comme l’ambre de la Baltique et le corail de la mer Égée, jusqu’aux établissements situés à l’embouchure du Dniestr. De la poterie fine portant le cachet des mégasites ukrainiens a commencé à circuler en grande quantité à travers la steppe pontique, tout comme l’argent. Des sceaux cylindriques mésopotamiens, utilisés pour signer ou sceller des documents, ont été découverts sur des sites de la côte nord-est de cette mer; ils auraient pu être acheminés par bateau depuis Trabzon.

    À cette époque, les intermédiaires avaient peut-être déjà accès à des chaloupes à rames, mais sur la terre ferme, c’était le conducteur de charrette qui régnait en maître. À l’est de Stavropol, dans le Caucase du Nord, un homme a été enterré en position assise dans l’une d’elles (son squelette présentait plusieurs fractures consolidées, sans doute des lésions professionnelles). Parallèlement aux marchandises circulaient les savoirs et les croyances. Les tumulus funéraires monumentaux des oligarques du Caucase ont rapidement été imités, non seulement dans la steppe voisine, mais aussi dans la vallée du Dniestr, bien plus à l’ouest. Dans certains villages situés le long de ce fleuve, les kourganes jouxtaient les cimetières plats privilégiés par les agriculteurs plus égalitaires. Les langues se sont certainement propagées et mélangées elles aussi. Il est possible que les conducteurs de charrettes aient parlé un dialecte indo-européen, une variante de l’ancêtre commun, qu’ils transportaient d’un bout à l’autre de la steppe.

  10. Disparition des mégasites et apparition d’une nouvelle culture : les Yamnaya

    Vers 3500 av. n. è., les mégasites furent à leur tour abandonnés. Comme leurs occupants n’ont laissé aucune trace d’eux-mêmes, pas un seul os ni une seule dent (ils ont peut-être incinéré leurs morts, ou les ont laissés à la merci des oiseaux), la disparition de ces sites est aussi mystérieuse que leur apparition. Certains soupçonnent qu’ils ont été les victimes de la prochaine itération de la « danse de la mort », rendus inhabitables par la menace incessante de raids en provenance de la steppe. D’autres pensent qu’après sept cents ans, l’expérience de la vie urbaine décentralisée a été mise de côté, peut-être pour des raisons de politique interne. Les survivants se sont dispersés, se rapprochant des établissements de la steppe ou se repliant derrière la frontière entre la forêt et la steppe.

    S’ensuivit une période de frontières brisées, de fluidité et de fusion à travers la steppe occidentale. Et de ce tourbillon de gènes et d’idées surgit une nouvelle culture révolutionnaire. Les établissements permanents disparurent. Les cimetières de kourganes s’étendaient en longues rangées à travers les prairies de l’intérieur. Ceux qui les construisirent furent les premiers éleveurs à se détacher des vallées fluviales et à adopter un mode de vie entièrement nomade : les Yamnaya. Ils se sont rapidement étendus, balayant sur leur passage la trame complexe des cultures qui les avaient précédés et donné naissance à eux-mêmes, jusqu’à ce qu’ils se heurtent à nouveau à leur vieil ennemi : les agriculteurs de leurs villages sédentaires. À l’ouest, ils ont franchi la frontière qui passait autrefois par Pochuyky. À l’est, ils ont traversé la Volga. Puis ils ont continué leur chemin, emportant avec eux la mère de toutes les langues indo-européennes vivantes.

o o o o o

2. Le Printemps sacré : le Proto-Indo-Européen

Région du Proto-Indo-Européen

  1. La géographie de la steppe

    Peu de gens se rendent compte à quel point la steppe s’étend en Europe. Environ la moitié de l’Ukraine est constituée de steppe (U kraina signifie « à la frontière ») et celle-ci s’étend jusqu’à la rive nord de la mer Noire, franchissant l’isthme de Perekop pour s’enfoncer en Crimée. À l’ouest, elle part de la grande plaine hongroise et du delta du Danube, enlace le nord de la mer Noire, puis s’étend vers l’est sur huit mille kilomètres, formant une ceinture au cœur de l’Eurasie jusqu’en Mandchourie. Au nord de cette ceinture se trouvent des forêts. Au sud, entre la mer Noire et la mer Caspienne, s’élèvent les montagnes enneigées du Caucase.

    On peut diviser la steppe en deux parties, la steppe orientale à l’est de l’Altaï, et la steppe occidentale à l’ouest de l’Altaï. La steppe orientale est plus élevée, plus froide, plus sèche et globalement moins accueillante. Dans la steppe occidentale se trouvent certaines régions de l’Ukraine et de la Russie où domine le chernozem, ou « terre noire », les prairies qui sont devenues des champs de blé. À l’est du Don, les précipitations sont imprévisibles et la culture des céréales est hors de question. Là, le sol est « salé » solonetz et on y trouve plutôt de la steppe arbustive ou de la steppe désertique.

  2. Les Yamnaya, habitants de la steppe

    C’est cet environnement de la steppe qu’a évolué la culture Yamnaya. Grâce aux indices fournis par les sites de campement et les sépultures, les archéologues ont commencé à se faire une idée plus complète de leur vie. Les éleveurs qui les avaient précédés dans la steppe étaient restés près des vallées fluviales de leurs ancêtres. Ils menaient peut-être leurs animaux à la recherche de nouveaux pâturages lorsque l’herbe de leur région d’origine était épuisée, mais leurs établissements dans les vallées restaient occupés toute l’année. Les Yamnaya ont porté la transhumance à un niveau supérieur, vivant dans leurs chariots ou leurs tentes et se déplaçant au gré des saisons. Les Yamnaya furent les premiers nomades de la steppe et servirent de modèle à tous ceux qui leur succédèrent, notamment les Scythes, les Sarmates et les Mongols.

    Leur mode de vie s’est probablement mis en place progressivement, vers l’an 3500 av. n. è., car il ne pouvait fonctionner qu’avec certains types d’outils et de connaissances, ainsi qu’une grande capacité de planification. Leurs chariots étaient tirés par des bœufs. En été, ils étaient limités par la disponibilité des sources d’eau; en hiver, par la couverture neigeuse (les moutons et les chèvres ne peuvent pas paître dans plus de trente centimètres de neige), et ils traçaient leur itinéraire en conséquence. Ils ne disposaient pas encore de moutons à poils longs fournissant le fil de laine tel que nous le connaissons, mais ils ont peut-être arraché la laine de sous-poil courte de leurs moutons pour fabriquer des textiles semblables à du feutre, adaptés aux tentes. Les peaux et les fourrures leur servaient de vêtements, et ils brûlaient du fumier pour se réchauffer.

    Alors que le lait était absent de la diète de ceux qui les ont précédés, il occupa avec les Yamaha une place centrale dans l’alimentation. Au départ, il s’agissait exclusivement de lait de brebis; plus tard, ils ont diversifié leur alimentation en consommant également du lait de chèvre, de cheval et peut-être de vache. Ils mangeaient la viande de ces animaux, complétant leur régime riche en protéines par des plantes sauvages telles que l’orge et l’oseille, sources de glucides et de vitamines. L’éphédra, la chicorée, l’absinthe et le cannabis étaient toutes des plantes de la steppe dont ils connaissaient les propriétés médicinales ou psychoactives. Ils faisaient du commerce avec d’autres peuples pour obtenir certaines matières premières introuvables dans la steppe, comme le miel et le minerai de cuivre, mais pour le reste, ils étaient autosuffisants : ils fondaient le cuivre pour fabriquer du bronze et forgeaient leurs propres armes et outils. Tout ce qu’ils possédaient était soit jetable, soit transportable, même leurs autels, si l’on en croit ces chercheurs russes qui supposent que c’était là la fonction des épingles en os décorées retrouvées dans certaines tombes de la culture Yamnaya.

    Ce peuple de la steppe prit goût à la liberté et à l’espace, que le danger ne parvenait plus à contrebalancer. En témoignent ces longues rangées de kourganes, dont certains étaient surmontés de stèles en pierre sculptée. Chaque tumulus était initialement érigé pour un seul individu, qui avait été placé dans une chambre funéraire, souvent sur le dos, les genoux repliés. En règle générale, le défunt était allongé sur une natte tissée à partir de plantes de la steppe, la tête posée sur un oreiller rembourré d’herbes aromatiques, et on l’aspergeait d’ocre rouge. Comparativement aux oligarques caucasiens qu’ils ont peut-être imités, les Yamnaya partaient pour l’au-delà avec des objets funéraires modestes : quelques pots et astragales, des anneaux à cheveux torsadés à partir de fil d’argent, des pièces de charrette et des os d’animaux. Un couteau de bronze pouvait être placé sous la tête d’un adulte, mais en général, les outils et les armes étaient rares.

    Sur le plan économique, leur mode de vie était révolutionnaire, car il leur permettait d’exploiter les vastes réserves énergétiques de la steppe eurasienne. Les humains chassaient depuis des millénaires les animaux sauvages qui paissaient dans ces prairies, mais les Yamnaya ont tendu un filet plus large, aux mailles plus fines. Ils ont exploité la steppe plus efficacement que quiconque auparavant, en le transformant en moutons, en chèvres et en bovins, puis en nourriture, en combustible et en textiles. Leurs os et leurs dents en témoignent. Ils sont devenus nettement plus grands et plus robustes que leurs ancêtres. Certains d’entre eux ont vécu remarquablement longtemps. Les archéologues ont mis au jour des sexagénaires, voire des septuagénaires. Et très vite, ils furent beaucoup plus nombreux : une véritable explosion démographique. Si les éleveurs de la culture Yamnaya sont à l’origine de la diffusion des premières langues indo-européennes – et comme nous le verrons, des arguments convaincants plaident en ce sens –, il faudrait dire que cette diffusion a été alimentée par la steppe.

  3. Les Yamnaya comme groupe homogène

    « Yamnaya » est le nom d’une culture archéologique. Ce terme signifie « tombe à fosse » en russe, et c’est par son rite funéraire que cette culture se définit. Les porteurs de cette culture variaient leur style de poterie et de travail des métaux, ainsi que leur régime alimentaire, mais, du moins au début, leur manière de traiter les morts n’a jamais varié. Cette cohérence était telle que certains ont suggéré qu’ils étaient liés par un code idéologique ou religieux strict. Ils étaient également extrêmement homogènes sur le plan génétique, au début. Ce qui frappe le plus chez les premiers hommes de la culture Yamnaya découverts à ce jour, c’est qu’ils possédaient un groupe très restreint de chromosomes Y. Plus tard, après que la population eut augmenté, d’autres chromosomes Y sont venus s’ajouter au mélange, mais les premiers représentants de cette culture étaient peut-être étroitement apparentés les uns aux autres du côté paternel.

    Une façon d’interpréter ces données génétiques consiste à considérer les Yamnaya comme un seul clan ou une confrérie qui se distinguait par son rite funéraire. Ils ont peut-être quitté un groupe plus vaste, ou en ont été chassés, et, après avoir quitté leur vallée ancestrale, sont devenus de plus en plus nomades jusqu’à disparaître définitivement dans les prairies. Si telle était leur identité, cela suscite une réflexion extraordinaire : moins d’une centaine de personnes auraient pu parler le dialecte à l’origine de toutes les langues indo-européennes existantes. Mais cette extrapolation est basée sur le nombre de kourganes. Si celles-ci étaient réservées à l’élite, alors la population parlant ce dialecte ancestral aurait pu être plus nombreuse, se chiffrant en centaines ou en milliers. L’élite a peut-être préservé sa « pureté » génétique en pratiquant l’endogamie, les hommes choisissant leurs épouses parmi les mêmes quelques clans apparentés, comme l’ont souvent fait les élites. Les scientifiques affirment avoir localisé l’endroit d’où ils sont partis, puisque les sites Yamnaya les plus anciens, qui ont livré les génomes Yamnaya les plus anciens, sont situés entre les cours inférieurs des fleuves Dniepr et Don, dans l’est de l’Ukraine, théâtre actuel de conflits.

    Les Yamnaya avaient généralement les cheveux bruns et les yeux bruns, selon les généticiens, avec un teint se situant entre le clair et le foncé. Ils étaient extrêmement grands pour leur époque, mesurant plus d’un mètre quatre-vingts. Les femmes, du moins celles qui ont bénéficié d’une sépulture dans un kourgane, étaient elles aussi de grande taille. Leur taille pouvait s’expliquer en partie par leur régime alimentaire riche en protéines, mais la taille est principalement déterminée génétiquement et il semble que la population ait acquis une mutation qui l’ait fait augmenter. En revanche, rien n’indique qu’ils aient eu une prédisposition biologique à digérer le lait, ce qui est surprenant compte tenu de l’importance des produits laitiers dans leur alimentation.

  4. Les Yamnaya et le lait

    L’incapacité à digérer le lactose, le sucre présent dans le lait, est l’état naturel chez les adultes. Les bébés en sont capables, mais l’enzyme qui décompose le lactose cesse généralement de fonctionner à l’adolescence, de sorte que la majorité des adultes dans le monde souffrent de crampes et d’autres symptômes digestifs s’ils boivent plus qu’une petite quantité de lait. Cela avait un sens sur le plan évolutif, à l’époque où nos ancêtres chasseurs-cueilleurs ne consommaient pas de produits laitiers, car cela évitait que les bébés ne rivalisent avec d’autres membres du groupe pour le lait de leur mère. Mais avec l’essor de l’élevage laitier, à mesure que le lait devenait abondant, les mutations qui permettaient à l’enzyme de rester active à l’âge adulte se sont généralisées. (En Europe, ces mutations sont plus courantes dans le nord que dans le sud, ce qui reflète les itinéraires empruntés par les descendants des Yamnaya; c’est là le fondement biologique de la distinction entre le beurre et l’huile d’olive déjà relevée par les Romains.) Mais il semble que ces mutations n’aient commencé à se propager qu’après les Yamnaya. Cela suggère donc que les Yamnaya consommaient leur lait de la même manière que le font aujourd’hui les Européens du Sud intolérants au lactose, c’est-à-dire sous forme fermentée. Au cours de la fermentation, processus qui permet d’obtenir du yogourt, du fromage et du kéfir, les bactéries présentes dans le lait décomposent le lactose afin que votre intestin n’ait pas à le faire.

  5. Les Yamnaya et le cheval

    Ayant trouvé la formule gagnante du pastoralisme nomade vers 3300 av. n. è., les Yamnaya virent leur population croître et commencèrent à se répandre à travers la steppe située au nord de la mer Noire et de la mer Caspienne (la steppe pontico-caspienne). En l’espace de trois cents ans, ils s’étaient étendus à l’est jusqu’aux montagnes de l’Oural et à l’ouest jusqu’aux Carpates. La question la plus controversée concernant cette expansion est peut-être de savoir si elle a été favorisée par le cheval. Les archéologues sont assez certains que les Yamnaya chassaient le cheval, mais ils sont divisés sur la question de savoir s’ils le montaient – et si c’est ainsi que les premières langues indo-européennes se sont répandues aussi loin et aussi rapidement.

    Selon la neuroscience, le duo cheval-humain constitue un miracle de la locomotion. Le cheval est un animal de proie, susceptible de devenir « hystérique en un clin d’œil »; l’humain est un prédateur. Un cheval pèse en moyenne huit fois plus qu’un humain moyen, ce qui signifie que même le plus fort d’entre nous ne peut pas forcer un cheval à faire ce qu’il ne veut pas faire. Pourtant, ensemble, avec un entraînement adéquat, un cheval et son cavalier peuvent parcourir d’immenses distances, franchir des obstacles à l’aveuglette et atteindre des vitesses qui n’ont été dépassées par l’automobile qu’au 20e siècle.

    Mais le processus de domestication qui a abouti à ce miracle a été long et lent, et il n’est pas facile d’en déterminer les débuts. Nous savons qu’à l’est de l’Oural, dans ce qui est aujourd’hui le Kazakhstan, des peuples appartenant à une culture appelée Botaï élevaient déjà des chevaux dès 3500 av. n. è. Ils les enfermaient dans des enclos, les mangeaient et utilisaient leur fumier comme isolant pour les toits. Il se peut également qu’ils les montaient et buvaient du lait de jument fermenté. Les Botaï possédaient seulement des chevaux (et des chiens), et on leur a longtemps attribué leur domestication, mais des études récentes sur l’ADN de chevaux anciens suggèrent que l’histoire pourrait être plus complexe.

    Alors que les Botaï sélectionnaient des chevaux pour leur docilité et la robustesse de leur dos, et croisaient des animaux possédant ces traits, d’autres peuples faisaient de même à l’ouest de l’Oural. Partant de souches sauvages différentes, les deux groupes perfectionnaient un animal qui, associé à l’humain, allait inaugurer le « miracle de la locomotion ». Mais un seul de ces animaux allait finir par remplacer la quasi-totalité des chevaux sauvages du monde, et c’était celui originaire de l’ouest de l’Oural (Equus caballus). Les derniers descendants de la lignée de Botaï sont les chevaux de Przewalski (Equus przewalskii) qui parcourent encore la steppe mongole et que l’on croyait autrefois sauvages, mais qui sont en réalité des chevaux redevenus sauvages après avoir été domestiqués.

    Les Yamnaya sont probablement ceux qui ont domestiqué la lignée occidentale, bien que le processus ait pu commencer avant eux et se soit certainement poursuivi après eux. Leur cheptel équin n’a commencé à se répandre hors de son fief de la steppe que plusieurs siècles après la disparition des Yamnaya des archives archéologiques. Mais déjà à l’époque des Yamnaya, il y avait dans ce cœur de la steppe des chevaux appartenant à une lignée presque identique. Ils devaient être suffisamment dociles pour qu’on puisse les traire, car nous savons qu’au moins certains Yamnaya consommaient du lait de jument. Mais la question demeure : étaient-ils également assez dociles pour être montés?

    La raison pour laquelle il est difficile de répondre à cette question tient au fait que la pratique de l’équitation est difficile à mettre en évidence dans les vestiges archéologiques. Les premiers fers à cheval étaient probablement tressés à partir de végétaux qui ont disparu depuis longtemps. Les premiers équipements d’équitation étaient faits de cuir ou de corde, qui se sont également décomposés, et les premiers cavaliers s’en servaient de toute façon très peu; les selles et les étriers sont des inventions plus récentes. Les scientifiques ont cherché des traces d’usure sur les dents des chevaux anciens, causées par le frottement d’un mors, mais celles-ci peuvent être impossibles à distinguer de l’usure naturelle; ils ont donc plutôt tenté de trouver des preuves de l’équitation dans les restes humains.

    Une étude récente a diagnostiqué le « syndrome de l’équitation », un ensemble de signes comprenant notamment une compression des vertèbres inférieures et des modifications des articulations de la hanche, chez cinq des deux cents individus de la culture Yamnaya examinés. Mais cette découverte est controversée, les critiques affirmant que ces modifications auraient pu être causées par n’importe quelle activité entraînant un stress mécanique répétitif. Certains experts concluent que les Yamnaya passaient une grande partie de leur vie à marcher à côté de chariots, transportant parfois de lourdes charges.

    Comme les Yamnaya rassemblaient leurs animaux à cheval, un peu comme les Kalmouks au 19e siècle, on estime qu’ils pouvaient gérer des troupeaux bien plus importants que leurs ancêtres n’avaient pu le faire. Cela signifiait qu’ils disposaient d’animaux en surplus par rapport à leurs besoins fondamentaux, et que ces animaux excédentaires pouvaient être échangés contre des tributs. Grâce à ces tributs, les Yamnaya ont noué des alliances et étendu leur influence. Leurs éclaireurs, étant à cheval, pouvaient également s’aventurer plus loin à la recherche de nouveaux pâturages.

  6. Les Yamnaya et la langue proto-indo-européenne

    Il y avait autrefois une culture que nous appelons « Yamnaya ». Il y avait autrefois une langue que nous appelons « proto-indo-européen ». Pourquoi les experts sont-ils si convaincus que les peuples de la culture Yamnaya parlaient le proto-indo-européen? Ils ne peuvent l’affirmer avec certitude, puisque les Yamnaya n’ont pas mis leur langue par écrit, mais ils peuvent s’en approcher. Une langue est le reflet du monde de ses locuteurs. À partir du reflet fragmentaire de ce monde que les linguistes ont reconstitué, les archéologues et les généticiens peuvent déterminer quels peuples préhistoriques étaient les plus susceptibles de l’avoir habité.

    Le proto-indo-européen a été reconstitué à partir d’une comparaison de ses langues dérivées, un exercice qui a révélé les lois phonétiques indo-européennes — ces changements de prononciation qui ont transformé la langue mère en ses langues filles. Des générations de linguistes historiques se sont attelées à cette tâche. Nous savons, par exemple, que le proto-indo-européen était une langue hautement flexionnelle, ce qui signifie que le rôle d’un mot dans une phrase était indiqué par la modification du mot lui-même. Dans une langue analytique, en revanche, le sens est véhiculé par l’ordre des mots, ou par le recours à des parties du discours supplémentaires telles que les prépositions (« à », « sur » et « en » en sont des exemples en français). En fait, le français est un indicateur particulièrement peu fiable de ce à quoi ressemblait sa langue ancestrale, car il s’est transformé au fil des siècles, passant d’une langue flexionnelle à une langue analytique. Les langues indo-européennes plus anciennes, telles que le sanskrit, le grec ancien et le latin, conservent le caractère flexionnel du proto-indo-européen, et une comparaison entre des phrases latines (flexionnelles) et françaises (analytiques) met en évidence la différence entre ces deux types. Canis mordet puellam signifie « le chien mord une jeune fille » en latin. La terminaison -is de canis et la terminaison -am de puellam indiquent que canis est le sujet du verbe et puellam le complément d’objet direct. Dans la phrase modifiée canem mordet puella, le chien et la fille n’ont pas échangé leurs places, mais ils ont échangé leurs rôles, ce qui donne « la fille mord un chien » — un renversement de situation qui ne peut être exprimé en français qu’en réorganisant l’ordre des mots.

    Le lexique proto-indo-européen reconstitué comprend environ mille six cents mots. À proprement parler, la plupart sont des racines plutôt que des mots; une racine peut ou non constituer un mot à part entière, mais elle en engendre toute une série une fois qu’elle a été façonnée par les règles de la grammaire. Ce vocabulaire ne représente qu’un simple squelette de la langue telle qu’elle était autrefois parlée, mais il n’en reste pas moins un exploit impressionnant de résurrection, étant donné que la langue en question est morte depuis plus de quatre mille ans. Fort de ce vocabulaire, nous pouvons esquisser un portrait lexical de ses locuteurs.

  7. Portrait lexical du Proto-Indo-Européen

    Note sur la prononciation

    On pense que le proto-indo-européen utilisait les voyelles a, e, i, o et u sous leurs formes longues (ā), comme mâter, et courtes (ă), comme matinée. Il utilisait les semi-voyelles y et w; les nasales m et n; les liquides l et r; la sifflante s; ainsi qu’un riche éventail d’autres consonnes pouvant être classées dans les triades suivantes : les labiales (produites avec les lèvres) p b bh; les dentales (produites avec les dents) t d dh; deux types de dorsales (où l’arrière de la langue touche différentes parties du palais) k g gh et k' g' gh'; les labio-vélaires kw (un « k arrondi », un peu comme le mot « quoi ») gw gwh. Le h après une autre consonne indique qu’elle est aspirée, ce qui signifie qu’il faut expulser de l’air en produisant le premier son. En plus de ces consonnes, il y avait également les laryngales, un type de consonne qui n’a été préservé que dans la branche anatolienne de la famille. On estime généralement qu’il y en avait trois (h1, h2, h3), car elles « coloraient » les sons qui les entouraient de trois façons différentes, mais leur prononciation fait l’objet de débats. h1 pouvait ressembler au h du mot « hamac » et h2 au r français ou au q, arabe, l’arrière de la langue se trouvant près de la luette (le lambeau de tissu mou qui pend au fond de la gorge). h3 a été décrit comme une version voisée de h2, ce qui signifie qu’il nécessitait la vibration des cordes vocales. Un H majuscule indique que le type de laryngale n’est pas connu. Entre la voyelle et la consonne laryngale se situait le schwa (ǝ), qui est également très courant en français (c’est le son final de « the », par exemple). Le mot proto-indo-européen signifiant « père », qui a été écrit de deux façons différentes — *ph2tēr et *pǝtēr —, illustre bien le caractère intermédiaire du schwa. Enfin, les accents indiquent où se situe l’accent tonique. En proto-indo-européen, on pense que la syllabe accentuée avait une hauteur de son plus élevée que les autres (comme c’était le cas en grec ancien), plutôt qu’un volume plus fort (comme c’est le cas en français).

    Certains mots proto-indo-européens semblent tout à fait étrangers aux locuteurs des langues indo-européennes actuelles, même s’ils peuvent être transformés en leurs équivalents modernes en appliquant les règles phonétiques appropriées. D’autres semblent familiers tant par leur apparence que par leur sonorité, mais ceux-là sont presque plus déconcertants, car ils donnent la fausse impression qu’on pourrait tenir une conversation sensée avec un locuteur du proto-indo-européen, si l’on en croisait un dans la rue. Prenons *dhugh2ter-, qui a été reconstitué à partir du mot anglais « daughter » et de ses équivalents duhitár- en sanskrit, thugátēr en grec, dustr en arménien et dukte en lituanien (notez l’astérisque indiquant une reconstitution, c’est-à-dire un mot hypothétique qui n’a lui-même jamais été attesté). Il rejoint *ph2ter- (père), *meh2ter- (mère), *bhreh2ter- (frère), *swesor- (sœur) et *suHnu- (fils) pour former la famille nucléaire.

    Ces termes font partie du noyau stable du lexique, ces mots qui ont relativement peu évolué au fil du temps et à travers les espaces, peut-être parce que les humains sont si intimement liés aux choses qu’ils représentent qu’ils jugent intolérables les malentendus à leur sujet. Outre la famille, ils englobent certains animaux, les parties et les fonctions du corps, des concepts élémentaires tels que l’eau, le vent et la nuit, ainsi que les nombres. (Les linguistes ne sont pas certains que le proto-indo-européen ait comporté un mot pour « un », mais les quatre numéraux suivants ont été reconstitués comme *duó-, *tréy-, *kwétwor-, *pénkwe.) Pourtant, même ces mots d’importance universelle donnent un aperçu de qui étaient les premiers locuteurs du proto-indo-européen — et de ce qui comptait pour eux.

    Des variantes de *h1ek’wos ou « cheval » (sanskrit áśva-, grec híppos, latin equus) et de *k’won- ou « chien » (sanskrit śván-, grec kuón-, latin canis) apparaissent de façon constante. *k'erd-, la racine à la fois de « cardio » et de « cœur », apparaissait parfois dans le contexte d’une expression, *k’red dheh1-, signifiant littéralement « mettre son cœur », cela est devenu śrad dhā- en sanskrit (croire) et crēdō en latin (je crois). Un mot signifiant « étoile », *h2ster-, brille sans faiblir à travers tous ses descendants. Point de repère pour les voyageurs nocturnes depuis l’époque où tous les humains étaient africains, il était connu des marchands sogdiens sur leurs chameaux sous le nom de stārē, d’Ulysse rentrant chez lui sous le nom d’aste-´r, et des Islandais pêchant le hareng après la tombée de la nuit sous le nom de stjarna.

    Les mots tabous, en revanche, se reconnaissent à leur instabilité même. Parce qu’ils étaient indicibles, parce qu’ils faisaient sans cesse l’objet de circonlocutions et d’euphémismes, ils ont connu un renouvellement rapide. À titre d’analogie, pensez à la façon dont un mot de quatre lettres de l’anglais, commençant par « f » et faisant référence à un acte sexuel, est devenu « frick », « freak » et « fudge ». Les premiers Indo-Européens auraient peut-être été surpris par certains de nos complexes, mais ils avaient les leurs. Certains animaux dangereux leur étaient tabous, notamment les ours, les loups et ce symbole éternel du mal qu’est le serpent. L’ours brun faisait encore l’objet d’euphémismes à l’époque historique. Les locuteurs slaves l’appelaient medu˘vědı˘ (mangeur de miel), tandis que pour les locuteurs néerlandais, il s’appelait bruin ou « brun ».

    Le proto-indo-européen disposait d’un riche vocabulaire lié à la production laitière, comprenant « vache » (*gwow-), « mouton » (*h3owi-) et « traire » (*h2melg'-), ainsi que des mots signifiant « lait caillé », « babeurre » et « fromage ». Il existait un mot pour « poulain » (*polH-), peut-être un autre pour « apprivoiser » et un autre encore pour « laine ». Il y avait des mots pour « miel » (*mélit, racine du français miel, de l’anglais « mellifluous » et de la ville ukrainienne de Melitopol), « frelon » et « guêpe », mais curieusement pas pour « abeille ». La langue comportait quelques termes relatifs aux cultures et à l’agriculture, dont un pour « charrue » (*h2erh3-, racine du verbe latin arare, « labourer », et du mot français « arable »). Mais ceux-ci ne représentent qu’une fraction du vocabulaire agricole qui a été reconstitué pour le proto-afro-asiatique, une langue dont on sait qu’elle était parlée par des agriculteurs.

    Le mot sans doute le plus controversé du lexique proto-indo-européen est *kwékwlos. Il a été reconstitué à partir de mots signifiant « roue » dans les langues filles, notamment le sanskrit cakrám, le grec kúklos et le vieil anglais hwēol. Certains soutiennent que *kwékwlos aurait pu désigner à l’origine quelque chose d’abstrait : un cercle ou une forme ronde. Après tout, les êtres humains ont toujours connu des choses qui tournent, à commencer par le soleil, la lune et le cycle menstruel, et ce mot n’aurait acquis son association avec un moyen de transport que plus tard (tout comme « souris » a acquis une seconde signification désignant un dispositif permettant de diriger le curseur de l’ordinateur). Cependant, comme un deuxième mot signifiant « roue » a été reconstitué (*roteh2, comme dans « rotation »), ainsi que d’autres mots pour « essieu » (*h2ek's) et « transporter dans un véhicule » (*weg'h), la plupart des linguistes sont convaincus qu’il désignait déjà cet objet rond en bois, d’abord plein, puis à rayons, qui permettait à un chariot de se déplacer. En d’autres termes, ils estiment que les locuteurs du proto-indo-européen connaissaient les moyens de transport à roues.

    Le lexique impose donc d’ores et déjà, tant sur le plan géographique que temporel, des limites quant à l’identité de ces locuteurs — ce qui nous aide, à tout le moins, à déterminer qui ils ne pouvaient pas être. Les peuples qui parlaient de roues et de chariots ne pouvaient pas avoir vécu avant 3500 av. n. è., date à laquelle cette technologie a été inventée. C’est vers la même époque que l’élevage laitier s’est généralisé dans la steppe eurasienne. Mais en 3500 av. n. è., selon les données archéologiques, les seuls habitants de la steppe qui élevaient des chevaux, des bovins et des moutons vivaient à l’ouest de l’Oural (les Botaï, à l’est, possédaient des chevaux, mais ni vaches ni moutons). Au moment où d’autres peuples se sont développés et ont adopté cette combinaison d’animaux, mille ans plus tard, les linguistes affirment que le proto-indo-européen avait disparu. Il avait été remplacé par ses langues filles.

  8. La langue proto-indo-européenne, révélatrice de l’identité des Yamnaya

    Les Yamnaya semblent donc correspondre au profil des locuteurs du proto-indo-européen. Les plus anciens restes Yamnaya connus proviennent près du Dniepr. Dans cette région, qui se trouve dans la ceinture des « terres noires », ils sont peut-être restés sédentaires suffisamment longtemps pour cultiver et entretenir des plantes comestibles, qui venaient alors compléter leur régime alimentaire à base de viande et de lait. Et ils ont peut-être utilisé pour cela des charrues primitives appelées « ards » (« ard » dérive également du mot proto-indo-européen signifiant « charrue », *h2erh3-).

    Il existe toutefois une lacune déroutante. Les Yamnaya connaissaient le cuivre et le bronze, mais aucun mot désignant un métal n’a été reconstitué en proto-indo-européen. Cette absence est toutefois moins préoccupante que la présence d’un mot qui ne correspondrait pas au profil archéologique, car le lexique reconstitué est loin d’être complet. Dans toutes les langues, les mots sont remplacés au fil du temps, et s’il n’existe aucune trace écrite des formes plus anciennes, il peut s’avérer impossible de reconstituer la forme ancestrale. Il se pourrait donc que le proto-indo-européen ait comporté un mot pour désigner le cuivre que les linguistes n’ont tout simplement pas été en mesure de reconstituer.

    Ce lexique n’en est pas moins révélateur de la manière dont les premières sociétés indo-européennes s’organisaient. *wedh signifiait à la fois « se marier » et « emmener (une mariée) », tandis que *potis signifiait à la fois « mari » et « maître » (c’est de *dems-potis, « chef de famille », que dérive le mot français « despote »). Il existe toute une panoplie de mots pour désigner la belle-famille de la femme, mais aucun pour celle du mari. Les linguistes en déduisent qu’une femme s’installait dans le foyer de son mari au moment du mariage, et que la richesse se transmettait par la lignée masculine.

    *pek'u, racine de « pécuniaire » mais aussi (par la loi de Grimm) de « frais » et de « féodal », désignait à la fois, au sens strict, le bétail et, au sens plus large, la richesse. La richesse pouvait être héritée, reçue en tribut ou en échange d’une mariée, mais elle pouvait également être volée. Il existe de nombreux mots liés aux raids et au butin, ainsi qu’aux thèmes de la restitution et du prix du sang. La personne chargée de trancher les différends était le *h3reg's. Racine du latin rex, du sanskrit rāj- et du gaulois rix, ce terme a fini par signifier « roi », mais à l’origine, il désignait peut-être davantage une figure de type sacerdotal : quelqu’un qui défendait ce qui concerne la « rectitude » ou qui « régissait ».

    Il existait une hiérarchie dans laquelle les chefs de clan les plus riches et les plus puissants recevaient des tributs de leurs subordonnés en échange de protection et de faveurs. Tout cela était codifié : il existait un mot pour désigner un « serment » (h1oitos), un autre pour un « disciple » et un autre encore pour un « service ». Et cette relation, entre un patron mortel et son client mortel, trouvait son reflet dans la relation entre les humains et les dieux. Les locuteurs du proto-indo-européen rendaient hommage, sous forme de sacrifices, à un panthéon de divinités présidé par le Père Ciel, *dyēus ph2tēr.

    La trame verticale de la hiérarchie était renforcée par une trame horizontale d’alliances, et toutes deux étaient entretenues par l’hospitalité : *ghostis, ou « amitié d’hôte ». Dans ce cas, il est utile de prononcer le mot à voix haute : le gh indique un son aspiré, à mi-chemin entre le g de « guest » et le h de « host ». *ghostis combinait ces deux concepts. Une personne qui avait bénéficié de l’hospitalité d’autrui avait le devoir de la rendre, et les droits des invités s’étendaient aux étrangers. Les linguistes en déduisent cela parce que *ghostis est la racine reconstituée du mot gothique gasts (invité) et du vieil anglais giest (étranger, invité), mais aussi de deux mots latins : hospes (hôte, invité) et hostis (étranger, ennemi). Hospes est à l’origine du mot « hospitalité », tandis que hostis est la racine de « hostilité ». Ces deux mots semblent antithétiques dans leur sens, mais ils étaient autrefois liés par le concept d’étranger, ce passant qu’un bon accueil pouvait transformer en ami et un mauvais en ennemi.

    *ghostis aurait pu être la règle tacite qui permettait aux locuteurs du proto-indo-européen de traverser en toute sécurité le territoire les uns des autres. Cette règle aurait pris de l’importance au fil du temps, à mesure que ce qui n’était au départ qu’une petite communauté très soudée s’est agrandie et dispersée. Certains affirment que *ghostis contient l’écho d’un autre mot, *ghes, signifiant « manger ». S’ils ont raison, alors dès le début, la manière appropriée d’accueillir un invité consistait peut-être à lui offrir un festin. Lors du festin, où l’on buvait des boissons à base de lait fermenté, de plantes ou de miel (*medhu, « hydromel »), les invités écoutaient un barde louer les mérites de l’hôte généreux (*ghosti-potis, littéralement le « seigneur des invités »). Les bardes jouissaient d’un statut sacré dans la société indo-européenne. Ils pouvaient faire ou défaire des réputations, élever une personne par des flatteries ou la rabaisser par la satire. Et pour les Indo-Européens, la réputation était tout. Un guerrier recherchait la renommée sur le champ de bataille, car avec la renommée venait l’immortalité. La même expression, « renommée impérissable », apparaît dans l’Iliade (kléos áphthiton) et dans le Rig Veda (śrávah áks itam), ce qui suggère que ce concept était également familier aux locuteurs du proto-indo-européen.

  9. Le rôle des mythes

    Le barde chantait le bétail, la mort, le vol et la gloire, ainsi que les héros, les dieux et les rois. Il chantait de mémoire, en puisant dans un répertoire de formules dont son public comprenait le sens. Un héros était celui qui urinait debout; un cheval était toujours rapide; « bipèdes et quadrupèdes » désignait toutes les bêtes de la Terre. Non seulement ces formules servaient d’aide-mémoire, mais elles pouvaient aussi avoir le pouvoir de charmes. Les linguistes les recherchent lorsqu’ils tentent de déterminer si deux mythes sont liés, s’ils sont issus de la même tradition poétique. Elles font partie de leur boîte à outils pour reconstituer les mythes que racontaient les premiers poètes indo-européens, tandis que le seigneur et ses invités sirotaient de l’hydromel ou fumaient du cannabis sous les étoiles. Ces mythes peuvent en dire autant sur qui ils étaient que leurs mots pour désigner l’orge ou le bronze.

    L’un de ces mythes raconte comment le monde a vu le jour. Presque toutes les cultures humaines possèdent un mythe de la création, et les locuteurs du proto-indo-européen ne faisaient pas exception. Souvent, ce genre de mythe implique que le monde ait été façonné à partir d’une créature primordiale, mais dans leur version, fait unique, un Homme primordial (*Manu) fait naître le monde à partir de son Jumeau (*Yemo). Après avoir voyagé à travers le cosmos en compagnie d’une vache primordiale, l’Homme et le Jumeau décident de créer le monde. Pour ce faire, l’Homme doit sacrifier le Jumeau et la vache afin de pouvoir le construire à partir de leurs membres démembrés. Les dieux et déesses du ciel l’aident, et une fois le monde créé, l’Homme devient le premier prêtre, chargé de superviser les sacrifices rituels. Les dieux créent ensuite le Troisième Homme (*Trito), à qui ils donnent du bétail, mais un serpent monstrueux vole ce bétail. Le nom du serpent est *Ngwhi, ce qui est une négation littérale : « non ». Fortifié par une boisson enivrante et aidé par un dieu, Trito vainc le serpent et libère le bétail séquestré. Il offre ensuite des vaches à l’Homme, le prêtre, afin que les sacrifices puissent se poursuivre et que l’ordre cosmique soit rétabli. Trito est le premier guerrier, et ce premier raid sur le bétail marque son initiation à l’âge adulte.

    L’idée d’un serpent privant les humains de quelque chose de vital, généralement l’eau, n’est pas exclusivement indo-européenne. On la retrouve sur tous les continents, même dans les régions froides où il n’y a pas de serpents (les habitants autochtones de l’Alaska, où il n’y a pas de serpents, parlent d’un monstre marin serpentiforme appelé palraiyuk). Certains mythologues situent les origines de ce trope en Afrique, d’où, selon eux, il se serait répandu vers tous les autres continents avec les premiers migrants ayant parcouru de longues distances. Même après qu’une période glaciaire eut contraint les peuples à se replier, et que des diasporas ultérieures les eurent à nouveau dispersés, le souvenir d’un reptile dangereux est resté ancré en eux.

    Le mythe d’un héros terrassant le serpent n’est pas non plus exclusivement indo-européen, bien que les versions indo-européennes en soient probablement les plus connues (des mythes similaires circulaient dans la Chine ancienne, en Égypte et en Afrique subsaharienne). C’est en Trito que réside l’embryon de tous les tueurs de dragons indo-européens, de Siegfried qui tua le dragon sur la lande scintillante, à Bellérophon triomphant de la Chimère dans l’Iliade, en passant par Fergus mac Leti, roi d’Ulster, décapitant les muirdris dans le Loch Rudraige, et le grand tueur de dragons du Rig Veda, Indra. Souvent, l’invulnérabilité du héros comporte une faille : le talon d’Achille, une tache sur le dos de Siegfried ayant la forme d’une feuille de tilleul, l’œil du héros persan Esfandiar. Cette faille est l’ouverture par laquelle la mort vient le trouver. C’est la raison pour laquelle il ne survit jamais longtemps au dragon.

    Certains chercheurs se demandent si les sacrifices que les chamans accomplissaient à Khvalynsk, au cinquième millénaire avant notre ère, ou dans les établissements contemporains surplombant les rapides du Dniepr, étaient des reconstitutions du démembrement de la vache primordiale. Ils estiment qu’il est possible que les Yamnaya aient hérité de ces rituels ainsi que du mythe qui les a inspirés. Et il existe deux autres thèmes dans le mythe indo-européen de la création qui pourraient se refléter dans les données archéologiques : une justification morale des raids et la fraternité. Ainsi, le mythe de Trito aurait été le moteur psychique qui a animé l’expansion des premiers Indo-Européens, car il légitimait les raids. Le bétail nous a été donné, suggérait-il, car nous seuls savons comment le sacrifier correctement; ainsi, si quelqu’un d’autre possède du bétail, c’est qu’il l’a volé. Les raids constituaient la réponse perpétuelle à cette insulte originelle.

  10. Le rôle des cohortes d’âge

    Les frères sont les protagonistes du mythe de la création proto-indo-européen, et les bandes de frères occupent une place centrale dans toutes les mythologies indo-européennes ultérieures. Les Germains avaient le Männerbund, les Irlandais le fian, tandis que les Romains avaient les luperci. Cette confrérie avait pour symbole le loup migrateur et prédateur (ce symbole est conservé dans le nom luperci, du latin lupus, « loup »), et elle était associée à la nudité, à la promiscuité et à la guerre. En quittant le foyer parental, ces jeunes hommes mouraient aux yeux de la société et devenaient des hors-la-loi. Avant de se lancer au combat, ils entraient dans une sorte de frénésie guerrière (berserksgangr en norrois, ríastrad en irlandais), parfois provoquée par l’ingestion d’une substance enivrante. Après sept ans passés à chasser et à mener des raids dans la nature sauvage, ils revenaient pour reprendre leur place dans la société en tant qu’hommes mariés et guerriers. Ils renaissaient.

    Le concept de fraternité reposait sur celui de la cohorte d’âge, c’est-à-dire l’ensemble des fils nés au sein de l’élite au cours d’une année donnée. La cohorte d’âge est bien documentée dans les sociétés historiques de langue indo-européenne — chez les Gaulois, par exemple, ainsi que chez les Romains et les Grecs. C’était une façon de forger l’esprit de corps au sein d’une cohorte de naissance, puisqu’elle imposait un rythme à la vie des hommes : les garçons grandissaient ensemble, étaient initiés ensemble à la vie de guerrier, se mariaient et devenaient ensemble des sages aux cheveux gris. Cela régulait également la croissance démographique et les pressions sur l’héritage en fixant l’âge du mariage (environ vingt et un ans) et, par conséquent, la durée d’une génération. Dans de telles sociétés, c’étaient ces fils du même âge, ces jumeaux symboliques, qui, en tant qu’adolescents aspirant à devenir guerriers, étaient responsables de la plupart des raids. Ils repoussaient les frontières territoriales.

    Le concept de « groupe d’âge » pourrait même être antérieur à l’histoire, si les plus anciens récits connus racontés par les Indo-Européens reflètent des coutumes encore plus anciennes, préhistoriques, dont ils ont hérité. L’un de ces récits est le mythe fondateur des Hittites — un mythe, c’est-à-dire, qui explique comment les Hittites concevaient leurs propres origines. À l’époque où leurs archives ont commencé, vers 2000 av. n. è., ils contrôlaient la ville de Kanesh (l’actuelle Kültepe) en Anatolie centrale. Le mythe commence ainsi : « La reine de Kanesh a donné naissance à trente fils en une seule année. » Une façon d’interpréter cette progéniture invraisemblablement nombreuse serait de la considérer non pas comme une fraternité biologique, mais comme une fraternité sociale : une cohorte d’âge.

    Il existe des preuves que la cohorte d’âge, tout comme la troupe de guerriers, étaient bien plus que de simples inventions mythiques. Dans la steppe russe, on trouve des groupes de kourganes où des jeunes hommes d’à peu près le même âge (comme le révèlent leurs os), mais issus de familles différentes (comme le révèlent leurs gènes), ont été enterrés ensemble. Il s’agissait peut-être de troupes de guerriers fauchés dans la fleur de l’âge.

    On a longtemps supposé que ces groupes d’âge étaient exclusivement masculins. C’était généralement le cas dans la mythologie, mais il existait des exceptions à cette règle mythologique, et les archéologues sont tombés sur ce qui pourrait bien être des exceptions dans la réalité également. Dans les cimetières de l’âge du bronze où ces prétendues troupes de guerriers étaient enterrées, il est arrivé qu’un squelette initialement identifié comme masculin, sur la base de mesures osseuses, se révèle génétiquement féminin. Tout comme les jeunes hommes enterrés près d’elles, ces jeunes femmes étaient remarquablement grandes et athlétiques. Leur présence a, sans surprise, suscité d’innombrables spéculations. Les groupes de guerriers avaient la réputation d’être sexuellement insatiables; s’agissait-il donc de prêtresses chargées de superviser des rituels de fertilité? De talismans emportés pour porter chance? Ou étaient-elles elles-mêmes des initiées, peut-être les seules filles intrépides de chefs de clan?

    Bien plus tard, les Scythes de langue iranienne qui dominaient la steppe pontique au cours du dernier millénaire av. n. è. ont laissé derrière eux des kourganes qui sont incontestablement les tombes de guerrières. Une poignée d’historiens de l’Antiquité, dont Strabon et Plutarque, décrivent une caste de combattantes appelées les Amazones qui vivaient parmi les Scythes, tandis que les jeunes filles féroces connues sous le nom de valkyries constituent un élément incontournable de la mythologie nordique. Nous ne savons pas dans quelle mesure ces récits relèvent de la fiction et dans quelle mesure ils sont fondés sur des faits, mais les Vikings, eux aussi, enterraient des guerrières avec des chevaux et des épées. Il est possible que les nomades des steppes de l’âge du bronze aient eu une conception plus souple du genre qu’on ne le leur a généralement attribué, et que ces jeunes filles et femmes enterrées aux côtés de leurs frères d’armes, il y a plus de quatre mille ans, aient été les premières d’une lignée de guerrières qui ont inspiré les Amazones et les valkyries de la légende.

  11. Les cohortes d’âge bannis

    Parfois, lorsqu’une communauté était mise à rude épreuve, peut-être en raison de la surpopulation, de maladies ou de la sécheresse, les jeunes rebelles n’avaient nulle part où retourner. Les historiens romains et grecs décrivent ce qui se passait dans ces circonstances, à des époques ultérieures. Une cohorte d’âge entière pouvait être envoyée pour se forger une nouvelle vie, trouver de nouvelles terres et de nouvelles épouses (ou de nouveaux maris). La notion de jeunesse bannie se retrouve chez les Maruts, ces frères et sœurs violents, « avides de gloire », qui accompagnent le dieu guerrier Indra dans le Rig Veda. On la retrouve chez Romulus qui, après avoir assassiné son jumeau et fondé Rome, donna le signal à ses partisans célibataires d’enlever les femmes sabines. Et on la retrouve encore dans le mythe fondateur hittite. Après avoir donné naissance à ses trente fils, la reine de Kanesh les envoya dans un pays étranger. Elle eut ensuite trente filles, qu’elle éleva elle-même à Kanesh. Plus tard, les fils et les filles, désormais adultes, se rencontrèrent sur la route et, ne se reconnaissant pas, couchèrent ensemble.

    Les premiers Romains avaient même un terme pour désigner cette cohorte d’âge bannie : ver sacrum, ou « printemps sacré ». Mais le concept était connu, avec des variantes, dans toute l’Europe antique et peut-être même au-delà. « Lorsque leurs terres natales ne pouvaient plus les accueillir, les Gaulois, dans leur multitude abondante, envoyèrent trois cent mille hommes, tels un printemps sacré, à la recherche de nouvelles demeures. » Si les locuteurs du proto-indo-européen connaissaient ce concept, on pourrait supposer que ceux qui ont quitté une vallée fluviale de la steppe pontique, porteurs des chromosomes Y d’un seul clan ou d’une seule tribu, auraient pu être une « source sacrée » bannie par les *h3reg's. Adoptant la vie nomade, ils ont fait ce qu’on attendait d’eux et ont trouvé un nouveau foyer. Ils se sont si bien adaptés à ce foyer que des millions de personnes vivant aujourd’hui portent leurs gènes et parlent des variantes de leur langue. Pour l’instant, nous ne pouvons que spéculer sur les événements qui ont façonné les Yamnaya, mais quant à la langue qu’ils parlaient, les chercheurs sont parvenus à un large consensus : il s’agissait du proto-indo-européen. Chaque fois que nous parlons ou écrivons dans une langue dérivée de celle-ci, nous dispersons sans le savoir des indices sur l’identité de ces nomades et sur leurs croyances. Ils continuent de vivre à travers nous tous qui parlons aujourd’hui une langue indo-européenne.

o o o o o

3. Le Premier parmi les égaux : l’Anatolien

Langues de l'Anatolie

  1. La découverte du hittite

    C’est en 1906, lors de fouilles à l’ancienne capitale hittite, Hattusa, à 150 km à l’est d’Ankara, capitale de la Turquie, qu’on a découvert des tablettes d’argile, les plus anciens documents de langue indo-européenne et qui remontaient au 1700 siècle av. n. è. Il s’agissait des archives royales et du testament du roi hittite Hattushili I. Mais ce n’est qu’en 1915 qu’on a réussi à décoder cette langue et à l’identifier comme une langue indo-européenne. Les documents découverts avaient été écrits en caractère cunéiforme (ce système d’écriture de type syllabaire qui recourait également à des idéogrammes, inventé par les Sumériens du sud de la Mésopotamie au quatrième millénaire av. n. è.), et au début on croyait que c’était de l’Akkadien, une langue qui avait remplacé le Sumérien et qui était parlé dans le sud et l’est de l’Anatolie. Rappelons que l’Akkadien n’est pas une langue indo-européenne, mais appartient à la famille des langues afro-asiatiques, auxquelles se rapportent les langues sémitiques comme l’hébreu, l’araméen et l’arabe; rappelons également que le Sumérien n’appartient à aucune famille connue, tout comme le Basque en Europe.

    Le hittite n’est pas la seule langue de la branche anatolienne de cette famille linguistique, bien qu’il s’agisse de la langue la mieux documentée de cette branche. D’autres langues anatoliennes disparues depuis longtemps seront identifiées plus tard, notamment le palaïte (autrefois parlé dans le nord de l’Anatolie), le louvite (que certains pensent avoir été parlé à Troie) et le lydien (qui aurait été parlé par « le plus riche du monde », Crésus, le dernier roi de Lydie). Une nouvelle langue anatolienne a été découverte à Hattusa aussi récemment qu’en 2023, sur une tablette d’argile mise au jour lors des fouilles de cet été-là, mais elle n’a pas encore été déchiffrée (La tablette décrit un rituel religieux en hittite, mais à un moment donné, l’auteur précise : « Et le prêtre s’exprime dans la langue de Kalashma de la manière suivante… ». S’ensuivent quinze à vingt lignes de texte rédigées dans cette langue jusque-là inconnue. La ville de Kalashma est mentionnée dans des textes hittites connus et était située au nord-ouest de l’Anatolie.). Les principales raisons pour lesquelles les langues anatoliennes sont classées parmi les langues indo-européennes tiennent à la manière dont elles déclinent les noms et les verbes pour indiquer leur fonction dans une phrase. Mais la branche anatolienne se distingue également des autres langues indo-européennes à bien des égards, comme le fait d’être la seule à avoir conservé les consonnes perdues de Saussure, les laryngales. Les verbes hittites ont deux temps, le passé et le présent; d’autres langues indo-européennes anciennes en comptent jusqu’à six. Le hittite distingue les noms uniquement selon qu’ils sont animés ou inanimés; d’autres langues indo-européennes subdivisent en outre la catégorie des animés en masculin et féminin.

    Dès le départ, la branche anatolienne a semblé ancienne aux linguistes; elle semblait refléter un état archaïque, voire naissant, de l’indo-européen. L’opinion dominante était qu’il s’agissait de la fille aînée, la première à s’être séparée du tronc proto-indo-européen. Tous s’entendaient pour dire qu’elle devait être apparue très peu de temps après la naissance de toute la famille, ce qui signifiait que toute théorie sur les origines de l’indo-européen devait également expliquer celles de l’anatolien, dans toute sa glorieuse excentricité. Cette tâche allait occuper les chercheurs tout au long du 20e siècle et jusqu’au 21e.

  2. Comment s’est répandu dans le monde l’indo-européen?

    Avant même le 20e siècle, les archéologues savaient que deux transformations culturelles majeures s’étaient produites depuis la dernière période glaciaire, touchant à la fois l’Europe et l’Asie. La première fut la révolution agricole. La seconde a été déclenchée par ces éleveurs nomades qui parcouraient la steppe eurasienne occidentale il y a environ cinq mille ans. Mais en n’arrivait pas à trouver les indices qui pouvaient expliquer un changement aussi grand que la propagation des langues indo-européennes.

    Mais dans les années 60 une hypothèse émerge basée sur les données archéologiques. Selon elle, l’Europe du Sud-Est avait autrefois abrité des sociétés agricoles pacifiques, centrées sur la mère, qui pratiquaient un culte de la déesse. Elle désignait collectivement ces sociétés sous le nom d’« Ancienne Europe », car elles avaient été fondées par les premiers agriculteurs à s’être installés sur le continent. À partir d’environ 4500 av. n. è., plusieurs vagues de nomades éleveurs de chevaux avaient afflué vers l’ouest depuis la steppe, entrant ainsi dans la sphère d’influence des agriculteurs. Les envahisseurs étaient des hommes, agressifs et patriarcaux, et, dans le choc culturel qui s’ensuivit, la Vieille Europe cessa d’exister. Mais cette théorie de l’expansion de l’indo-européen par la migration de nomades de la steppe se heurta au paradigme traditionnel selon lequel l’indo-européen était originaire d’Anatolie vers l’an 7000 av. n. è. et serait répandu vers l’est et vers l’ouest grâce à l’agriculture. Mais cette vision traditionnelle rencontra des difficultés de taille :

    1. Le premier problème concerne d’abord les dates. Quand ils examinent les langues anatoliennes, les linguistes observent qu’en 2000 av. n. è., le hittite et ses langues sœurs constituaient déjà des langues distinctes. En extrapolant vers le passé, et en tenant compte du temps nécessaire à cette divergence, ils estiment que la langue mère, le proto-anatolien, était parlée vers 3000 av. n. è. Or, si selon la théorie traditionnelle, des agriculteurs de langue indo-européenne auraient quitté l’Anatolie vers 7000 av. n. è., cela implique que la langue qu’ils auraient laissée derrière eux, l’anatolien, aurait dû rester plus ou moins intacte pendant quatre mille ans avant de se diviser. Une telle stabilité est sans précédent dans l’histoire des langues. On estime généralement qu’il faut entre cinq cents et mille ans pour qu’une langue évolue en une nouvelle langue. C’est donc impossible que l’anatolien auraient existé 7000 av. n. è. et serait demeuré tel quel jusque vers l’an 1700 av. n. è.

    2. Le deuxième problème concerne les preuves très accablantes que l’anatolien n’est pas une langue indigène à l’Anatolie, mais une langue « intrusive », i.e. elle est venue de l’extérieur. Les propres archives des Hittites révèlent qu’ils étaient entourés de toutes parts par des locuteurs de langues non indo-européennes, y compris le peuple que l’on pense avoir été les habitants autochtones de la région : les Hatti. Dès 1920, on avait noté que, bien que le hittite suive les règles indo-européennes de formation des mots, il regorge de vocabulaire « étranger ». Une grande partie de ce vocabulaire s’est avérée être d’origine hatti.

    Aujourd’hui, chez les linguistes, l’hypothèse qui prévaut est celle de la steppe, selon laquelle plusieurs vagues d’éleveurs nomades aurait quitté la steppe à partir de la fin du cinquième millénaire avant notre ère, répandant ainsi les langues indo-européennes à travers l’Eurasie. Dans ce modèle, les premiers à partir auraient descendu les Balkans, traversé le Bosphore et implanté le proto-anatolien en Anatolie. Il semble logique aux linguistes d’envisager que les locuteurs indo-européens soient arrivés par l’ouest de l’Anatolie, car des sources anciennes attestent que les langues anatoliennes y sont concentrées, tout en étant manifestement absentes de l’est de la péninsule. Quant aux langues des agriculteurs, qui s’étaient probablement répandues avec eux, plusieurs millénaires plus tôt, et qui n’étaient probablement pas indo-européennes, elles sont aujourd’hui perdues, à l’exception de vestiges tels que le basque, ayant été supplantées par les langues indo-européennes apparues par la suite.

  3. La génétique vient soutenir la théorie migratoire

    À partir des années 2000, des études génétiques ont fourni la preuve que la migration avait, après tout, constitué une force puissante au cours de la préhistoire. C’est alors que le débat de longue date concernant les agriculteurs a finalement été tranché : non seulement leur technologie, mais eux-mêmes s’étaient déplacés, et en grand nombre. Leurs ancêtres avaient remplacé au moins quarante pour cent du patrimoine génétique européen, et dans certaines régions, près de cent pour cent. Les premiers indices ont commencé à apparaître, suggérant qu’ils n’étaient pas non plus la dernière grande vague migratoire vers la région, car les Européens modernes portent l’héritage génétique d’une troisième population, en plus des agriculteurs et des chasseurs-cueilleurs qu’ils avaient déplacés, les nomades de la steppe.

    En 2015, à l’aide de deux méthodes différentes d’analyse de l’ADN ancien, les chercheurs sont arrivés à la même conclusion : vers 3000 av. n. è., des migrants s’étaient dispersés vers l’est et l’ouest à partir de la steppe, et en Europe, leurs ancêtres avaient remplacé jusqu’à 90 % ou plus du patrimoine génétique. Les Européens restent, à ce jour, en grande majorité à la fois chasseurs-cueilleurs, agriculteurs et nomades des steppes. On ne saurait surestimer l’impact bouleversant de l’arrivée, d’abord des agriculteurs, puis des nomades. Aucun mouvement ultérieur n’a laissé un héritage génétique, culturel ou linguistique comparable : ni les migrations massives déclenchées par la chute de l’Empire romain d’Occident, ni les déplacements de population qui ont suivi la peste noire, la grippe de 1918 ou l’une ou l’autre des guerres mondiales. La plupart des hommes européens vivants aujourd’hui, ainsi que des millions de leurs homologues d’Asie centrale et du Sud, sont porteurs de chromosomes Y provenant de la steppe.

  4. Sommaire des mouvements de population

    Pour résumer ce que révèle la linguistique historique, il faut se représenter une carte au centre de laquelle se trouve la mer Noire. Sur cette carte il faut placer quatre populations définies génétiquement qui occupaient l’extrémité occidentale de l’Eurasie vers 8000 av. n. è. : les agriculteurs iraniens, les agriculteurs anatoliens et levantins, les chasseurs-cueilleurs des Balkans et les chasseurs-cueilleurs orientaux (ceux qui sont venus de l’ouest depuis la mer Caspienne après la dernière période glaciaire, s’établissant autour des rapides du Dniepr).

    Ces quatre populations représentées sur la carte étaient génétiquement bien plus éloignées les unes des autres que ne le sont aujourd’hui les populations habitant la région de la mer Noire. Elles étaient en effet aussi différentes les unes des autres que le sont les Européens et les Chinois d’aujourd’hui. Même les agriculteurs anatoliens et levantins des basses terres, ainsi que leurs voisins des hautes terres, les agriculteurs iraniens, étaient clairement distincts sur le plan génétique. Ils descendaient probablement de populations locales de chasseurs-cueilleurs que des frontières physiques et culturelles avaient maintenues à l’écart les unes des autres. Puis, vers 6000 av. n. è., voire plus tôt, les agriculteurs iraniens ont commencé à se déplacer vers le nord en traversant le Caucase, d’abord à la recherche de terres, puis attirés par les métaux. Ils se sont métissés avec les peuples qu’ils ont rencontrés au nord de ces montagnes, et dès 4500 av. n. è., on enterrait à Khvalynsk, sur la Volga, des individus qui portaient deux types d’ascendance : celle des chasseurs-cueilleurs orientaux et celle des agriculteurs iraniens. Ces personnes étaient les descendants de couples mixtes : des habitants des steppes qui pouvaient ressembler aux Finlandais d’aujourd’hui, et des immigrants caucasiens plus récents qui ressemblaient probablement davantage aux Géorgiens.

    Au sud du Caucase, entre-temps, tout était également en pleine mutation. À l’extrémité orientale de l’Anatolie, les agriculteurs anatoliens et iraniens finissaient par se mélanger, partageant gènes et technologies. L’appétit d’Uruk pour le métal et le bois, ainsi que le trafic qu’il générait à travers les montagnes, ont entraîné cette ascendance métissée vers la steppe. Ce mélange était déjà présent vers 3700 av. n. è., lorsque les tumulus funéraires des oligarques vêtus de fourrures commencèrent à projeter de longues ombres sur les contreforts du Caucase du Nord. Et lorsque les Yamnaya firent leur apparition quelques siècles plus tard, ils portaient un mélange principalement bidirectionnel d’ascendance de chasseurs-cueilleurs orientaux et d’agriculteurs iraniens, avec une touche d’agriculteurs anatoliens et levantins.

    Les Yamnaya et leurs descendants ont propagé ce profil génétique vers l’est et vers l’ouest. De 4500 av. n. è. à 1300 av. n. è. — du Néolithique jusqu’aux derniers jours de l’Empire hittite —, on ne trouve pratiquement aucune trace, au sud du Bosphore, des peuples qui avaient contribué à près de la moitié du patrimoine génétique des Yamnaya. Cela signifie qu’il n’existe aucun lien génétique entre la steppe et l’Anatolie, qui serait l’équivalent du lien linguistique entre le proto-indo-européen et l’anatolien. Il est donc possible qu’un très petit nombre d’immigrants des steppes aient réussi à imposer leur langue à la population autochtone de l’Anatolie, sans pour autant avoir d’impact sur le patrimoine génétique local, mais de tels cas sont extrêmement rares dans l’histoire des langues (il est bien plus courant qu’une élite venue de l’extérieur abandonne sa langue au profit de celle parlée par les masses, comme ce fut le cas, par exemple, lorsque les Huns et les Mongols envahirent l’Europe).

  5. Les mythes comme révélatrices de la culture indo-européenne

    Dans de nombreuses traditions indo-européennes, un dieu de la fertilité entre dans une rage folle et se déchaîne, plongeant le cosmos dans le chaos jusqu’à ce qu’on le retrouve et qu’on l’apaise. Dans la version grecque, la déesse Déméter est tellement bouleversée par l’enlèvement de sa fille Perséphone par Hadès, roi des Enfers, qu’elle fait descendre l’hiver sur le monde. Dans les versions grecque, nordique et indienne, ce sont des chevaux ou des chars qui survolent des obstacles redoutables pour atteindre le dieu égaré, mais dans la version hittite, c’est une abeille qui vole. Une déesse envoie l’abeille à la recherche du dieu Telipinu, qui est en deuil. Le trouvant endormi dans une prairie, l’abeille le pique pour le réveiller. D’abord encore à moitié endormi, puis incandescent de rage, Telipinu se déchaîne jusqu’à ce qu’une autre déesse le calme.

    Les Hittites ont peut-être hérité de l’histoire de Telipinu d’un peuple plus ancien qui ne connaissait ni les chars ni les chevaux comme moyens de transport. Ce peuple aurait pu élever des chèvres et des moutons dans les hautes terres arméniennes, ou dans ce qui est aujourd’hui le sud de la Russie, avant de se rendre en Anatolie et d’y apporter ce mythe avec eux. Les Yamnaya auraient pu hériter du même mythe, mais ils l’ont adapté en y intégrant les chevaux — puisqu’ils les avaient apprivoisés — avant de le transmettre en Europe et dans le reste de l’Asie. Leurs descendants y ont ajouté les chars une fois que ceux-ci eurent été inventés.

    Ainsi, la langue et la mythologie fournissent des indices sur la préhistoire des peuples, en l’occurrence celle des Hittites. Pour prendre un autre exemple, le hittite possède un mot pour « roue », h˘urkis, dont l’origine diffère de celle de ses équivalents en proto-indo-européen, *kwekwlos et *roteh2. Cela prend tout son sens si le proto-anatolien et le proto-indo-européen se sont séparés d’une langue plus ancienne parlée par des peuples qui ne connaissaient pas la roue et n’avaient donc pas de mot pour la désigner. Chacune des deux branches filles a acquis ses mots désignant la roue plus tard, après leur séparation. Logiquement, ces mots n’avaient donc aucun lien entre eux.

    L’absence du vocabulaire lié à l’agriculture offre une autre preuve que la culture indo-européenne ne provient pas des agriculteurs iraniens. Car, si c’était le cas, on s’attendrait à ce que cette langue contienne un bon nombre de mots liés à l’agriculture, qu’elle aurait légués à ses langues filles. Or, les vocabulaires reconstitués du proto-anatolien et du proto-indo-européen ne partagent qu’un seul, voire deux mots pour désigner une graine comestible, dont aucun ne fait la distinction entre une plante domestiquée et une plante sauvage, et aucun du tout pour ces premières cultures que sont les lentilles, les pois et les pois chiches. » En revanche, le proto-anatolien et le proto-indo-européen partagent un riche vocabulaire lié à l’élevage, comprenant des mots pour « cheval », « vache », « mouton », « joug » et « paître ». Il semble plus probable que la langue ancestrale ait été parlée par des éleveurs plutôt que par des agriculteurs.

  6. L’histoire hittite

    On imagine que les premiers locuteurs d’une langue anatolienne se sont dispersés dans différentes régions de la péninsule et se sont adaptés à la vie agricole. Ils n’étaient sans doute pas très nombreux au départ, et chaque groupe de locuteurs anatoliens se serait retrouvé entouré d’autres communautés agricoles parlant des langues non indo-européennes telles que le hatti ou le hourrite (une langue attestée dans le nord de la Mésopotamie à peu près à cette époque). L’anatolien s’est fragmenté en ses langues filles, et dès lors, le destin de ces langues filles a suivi celui de leurs locuteurs.

    Lorsque les Hittites apparaissent pour la première fois dans les archives, vers 2000 av. n. è., leur fief était la ville de Kanesh, située dans le spectaculaire paysage volcanique de la Cappadoce. En réalité, ils ne se sont jamais appelés eux-mêmes « Hittites »; il s’agit d’un terme impropre que nous devons à la Bible. C’était le peuple de Kanesh, qui parlait le neshili. Au sud-est de Kanesh s’étendaient les monts Taurus, et au-delà de ces montagnes se trouvait l’Assyrie. Des caravanes d’ânes serpentaient désormais à travers ces montagnes, transportant des marchands assyriens et leurs marchandises. Vers 2000 av. n. è., on fabriquait le bronze en ajoutant de l’étain plutôt que de l’arsenic toxique au cuivre, et les Assyriens apportaient du cuivre qu’ils espéraient échanger contre de l’étain. Ils eurent bientôt établi une colonie à Kanesh et faisaient le commerce de toutes sortes de produits de luxe, notamment de l’or, de l’argent, des parfums et des textiles tissés. Pour tenir le compte de leurs transactions, ils introduisirent l’écriture dans la région, sous la forme de l’écriture cunéiforme. Les premiers textes faisant référence aux Hittites ont été rédigés par ces marchands dans leur langue sémitique, l’assyrien ancien. Outre des noms propres hittites, ils contiennent quelques emprunts à la langue hittite, notamment ishpattallu (garde de nuit) et ishiullu (contrat).

    C’est en grande partie grâce aux Assyriens que Kanesh s’enrichit. Mais le commerce assyrien s’effondra vers 1800 av. n. è. et une période troublée s’ensuivit, durant laquelle les cités-États voisines étaient constamment en guerre. Au nord-ouest de Kanesh, à l’intérieur d’un grand méandre de la rivière Kizilirmak, se trouvait la ville de Hattush, contrôlée par les Hatti. À cinq jours de galop au nord de celle-ci, probablement près de l’embouchure du Kizilirmak dans la mer Noire, se trouvait une autre ville puissante appelée Zalpa, où l’on parlait également le hatti. Un roi hittite, Anittas, conquit Zalpa et Hattush et prit le contrôle de la vallée du Kizilirmak. Anittas préférait attaquer ses cibles dans l’obscurité, ce qui explique peut-être pourquoi les Assyriens de Kanesh ont jugé nécessaire de mettre en place une garde de nuit. Le plus ancien document conservé, rédigé entièrement en hittite en écriture cunéiforme, décrit la conquête de Hattush par Anittas à la première personne : « La nuit, j’ai pris la ville par la force; j’ai semé des mauvaises herbes à sa place. Si un roi après moi tentait de repeupler Hattush, que le dieu de la météo du ciel le foudroie. »

    Finalement, Hattushili Ier monta sur le trône. Ignorant apparemment la malédiction d’Anittas, ou estimant qu’elle ne s’appliquait pas à lui, il déplaça la capitale hittite à Hattush. Il modifia le nom de la ville en Hattusa, signifiant ainsi la continuité sous le nouveau régime, et changea son propre nom pour celui que nous connaissons : Hattushili signifie « celui de Hattusa ». Les archives royales furent créées sous son règne, et elles révèlent que les Hittites ont repris à leur compte l’infrastructure politique sophistiquée que les Hatti avaient mise en place, ainsi que de nombreux dieux hatti et une grande partie de leur culture. Parmi les emprunts hatti absorbés par les Hittites, plusieurs se rapportaient à cet ancien système de gouvernement : Idbarna (roi), tawannanna (reine), halmassuit (trône), halentiu (palais) et sahtarili (prêtre-chanteur).

    Les deux peuples se sont fusionnés, tout comme le feraient les Romains et les Étrusques plus de mille ans plus tard. Certains chercheurs considèrent le mythe fondateur hittite, celui de la reine fertile de Kanesh, comme une réécriture de l’histoire primitive des Hatti et des Hittites, qui en a édulcoré la violence et les a présentés comme une famille réunifiée. La reine donna naissance à ses trente fils, et le mythe se poursuit ainsi : « Elle dit : “Quel monstre ai-je donc mis au monde?” Elle remplit des paniers de graisse, y plaça ses fils et les lança dans la rivière. La rivière les emporta jusqu’à la mer, vers le pays de Zalpa. Mais les dieux les retirèrent de la mer et les élevèrent. » (On aura noté la similarité de cette histoire avec celle du petit Moïse dans son panier de roseaux, de Romulus et Remus abandonnés sur le Tibre, ou encore de Sargan d’Akkad sur l’Euphrate. Au Proche-Orient à cette époque, puis plus tard dans d’autres régions, il y avait fécondation croisée entre les différentes mythologies).

    Mis à part les emprunts au hatti que leur langue a absorbés, celle-ci a très peu changé. Le hatti, en revanche, a été complètement transformé par son entrelacement avec le hittite. En hittite, le verbe était placé à la fin de la phrase, tandis qu’en hatti, il se trouvait au début. Une comparaison de textes rédigés dans les deux langues montre que les locuteurs du hatti ont fini par adopter l’ordre des mots hittite, ce qui a déclenché une cascade d’autres changements dans leur langue.

    Les ruines du palais où Hattushili a dicté ses dernières paroles se dressent au sommet d’un promontoire de basalte protégé de tous côtés par des pentes abruptes ou des falaises. Des aigles nichent dans ces falaises, bien au-dessus d’un affluent du Kizilirmak qui serpente à leur pied. Les successeurs du roi-lion ont œuvré à la réalisation de leur vision commune d’une capitale impériale qui, tant qu’elle a prospéré, a éclipsé Troie et Athènes. Tirant parti du fait que l’eau se dilate en gelant, les maçons hittites ont fendu la roche préalablement taillée et aplani les rochers escarpés. Avec les blocs qu’ils avaient extraits des rochers, ils construisirent des remparts qui, par leur envergure et leur précision géométrique, rivalisaient avec les pyramides égyptiennes. Ils creusèrent des citernes en pierre jusqu’à une profondeur de vingt mètres et taillèrent des glissières d’évacuation quasi verticales dans le socle du palais. La ville était dotée de murs de défense intérieurs et extérieurs, et les portes du mur intérieur étaient fermées et scellées chaque nuit. L’une était gardée par une paire de sphinx en basalte, une autre par des lions. On raconte que leurs yeux lançaient des éclairs, peut-être parce que leurs orbites, désormais creuses, contenaient des agates rouges ou des jaspes. Hattusa était considérée comme imprenable — jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus.

    Hattushili Ier étendit ses domaines vers le sud, jusqu’à ce qui est aujourd’hui la Syrie. Son fils adoptif Murshili Ier, qu’il désigna comme successeur dans son testament, pénétra en Mésopotamie et pilla Babylone. La fortune des Hittites déclina par la suite, mais vers 1350 av. n. è., un souverain avisé nommé Shuppililiuma Ier monta sur le trône et rétablit leur puissance. Au cours des deux siècles suivants, les Hittites se sont targués de posséder l’un des empires les plus puissants du Proche-Orient. Leur mode de fonctionnement semble avoir consisté à traiter les peuples soumis avec bienveillance, pourvu qu’ils se soumettent sans résistance, mais à ne montrer aucune pitié envers ceux qui opposaient une résistance. L’empire a intégré de nombreux éléments des cultures de ses nouveaux sujets, à tel point que les Hittites en sont venus à être connus comme le « peuple aux mille dieux ». Certains soutiennent que Hattusa était déjà une ville cosmopolite dès le règne de Hattushili Ier, d’autres langues anatoliennes — notamment le louvite et le palaïte — y étant parlées à l’intérieur de ses murs.

    En 1274 av. n. è., lors de ce que l’on a parfois qualifié de « première guerre mondiale » en raison du déploiement sans précédent d’infanterie et de cavalerie, les Hittites et les Égyptiens s’affrontèrent à Kadesh, sur les rives de l’Oronte, près de l’actuelle ville syrienne de Horns. Les Hittites avaient apporté leurs chars perfectionnés (ils avaient amélioré un modèle antérieur en déplaçant l’essieu de l’arrière vers le milieu), tirés par des chevaux coiffés de plumes. La bataille se solda par une impasse, avec de lourdes pertes des deux côtés, bien que le pharaon égyptien, Ramsès II (Ramsès « le Grand »), soit rentré chez lui en revendiquant la victoire : « Je les ai massacrés. Je les ai tués où qu’ils se trouvent ».

    Il fallut seize ans, mais Ramsès finit par signer un traité de paix avec l’empereur hittite Hattushili III et sa reine Puduhepa. Dans un texte gravé sur des tablettes d’argent, les deux superpuissances mondiales s’engagèrent à « établir pour toujours entre elles une paix durable et une fraternité solide ». Le traité était rédigé en akkadien, la langue de la diplomatie internationale à l’époque. Les tablettes originales ont été perdues, mais le texte a été gravé sur les murs de temples égyptiens, et une version hittite, écrite sur de l’argile, a été conservée dans les archives d’Hattusa. Une réplique de la version hittite est exposée au siège des Nations Unies à New York, à l’extérieur de la salle du Conseil de sécurité, au deuxième étage.

    Vers 1200 av. n. è., peu après la mort de Puduhepa, Hattusa tomba, victime d’une vague d’effondrements qui se répercuta dans tout le Proche-Orient et marqua la fin de l’âge du bronze. Les troubles semblent avoir commencé par une sécheresse qui a provoqué une famine grave et durable dans la région. Une série de tremblements de terre se propageant le long des failles qui sillonnent la Méditerranée orientale a contraint des migrants affamés et désespérés à prendre la mer, et le commerce maritime s’est paralysé. Finalement, les civilisations d’une inégalité stupéfiante que formaient l’Égypte, l’Anatolie et la Grèce, héritières du modèle d’urbanisme d’Uruk, ont dû faire face à des épidémies et à des révoltes paysannes que même leurs remparts imposants ne pouvaient repousser. La capitale hittite n’avait jamais abrité que la famille royale, les bureaucrates, les soldats et les prêtres. Les paysans qui fournissaient la nourriture (dont plus de cent quatre-vingts sortes de pain ou de produits de boulangerie, selon un musée de la ville voisine de Corum) vivaient au-delà des murs, tenus à l’écart de l’appareil d’État et de la richesse qui le faisait fonctionner.

    Hattusa fut réduite en cendres et la langue hittite, qui allait bientôt tomber dans l’oubli, resta gravée à jamais dans l’argile. Certains affirment qu’elle était déjà morte au moment de la crise, ayant été remplacée par le louvite comme langue courante de la ville. Le louvite survécut encore cinq cents ans, tandis que le lydien était encore parlé quelques siècles avant la naissance du Christ. À un moment donné au cours du premier millénaire de notre ère, cependant, la dernière langue anatolienne s’est tue, pour ne plus jamais être entendue.

o o o o o

4. Au-delà de la chaîne de montagnes : le Tokharien

L'aire géographique du tokharien

 

  1. La géographie

    Les premières fouilles furent menées dans le désert du Taklamakan. Le nom « Taklamakan » est généralement traduit par « on y entre, mais on n’en ressort jamais », bien que les experts en langue ouïghoure — parlée au Xinjiang depuis plus de mille ans — affirment qu’il signifie plutôt « lieu abandonné ». Ce désert s’étend dans une vaste dépression, le bassin du Tarim, qui abritait une mer il y a des millions d’années. Il est entouré de montagnes sur trois côtés et, du quatrième, par le désert de Gobi. Situé au sud de la Sibérie et au nord du Tibet, il est on ne peut plus enclavé. Il doit également figurer parmi les endroits de la Terre les moins propices à l’habitation humaine. Il y a environ quatre mille ans, cependant, les humains ont appris à capter l’eau qui s’écoulait des montagnes avant qu’elle ne s’infiltre dans le sable, et à l’utiliser pour irriguer leurs cultures. Dès le premier millénaire avant notre ère, des villes avaient vu le jour autour de ces oasis qui servaient de relais essentiels sur les Routes de la soie. Tant qu’elles parvenaient à tenir tête aux nomades du nord et aux Chinois de l’est, ces points d’eau prospéraient. Mais à partir du 9e siècle de notre ère, elles ont connu un déclin inexorable. Les habitants sont partis, le sable a gagné du terrain, et finalement, des explorateurs sont venus à la recherche des villes enfouies de la légende.

    Les fouilles archéologiques révélèrent les oasis qui encerclaient autrefois le désert du Taklamakan : Niya, Khotan, Kucha, Turfan. De temps à autre, les archéologues tombaient sur des restes humains, momifiés naturellement par les hivers rigoureux du Tarim. Ils remarquaient leur apparence occidentale et poursuivaient leur chemin, davantage intéressés par les manuscrits qu’ils emportaient à pleines mains des grottes qui avaient autrefois servi de bibliothèques. Parfois, des pages s’étaient envolées hors de ces bibliothèques, et ils les récupéraient dans le sable. Les grottes étaient ornées de fresques exquises dont ils découpaient des fragments. Dans un complexe de grottes appelé Kizil, les fresques représentaient des scènes de la vie du Bouddha ainsi que des portraits de bienfaiteurs offrant des présents. Les bienfaiteurs étaient représentés comme des guerriers ou des moines, avec des marques rouges (tikka ou tilaka) sur le front et des robes de soie colorées, mais ils avaient les cheveux roux et les yeux verts; ils avaient l’air des occidentaux.

    Les manuscrits trouvés étaient rédigés dans de nombreuses langues différentes, dont certaines étaient connues, d’autres inconnues. L’écriture indienne la plus couramment utilisée, le brahmi, était familière aux philologues, puisqu’elle avait été déchiffrée au siècle précédent. Et comme les manuscrits comprenaient des traductions de textes bouddhistes bien connus, ils ont pu décoder les langues inconnues relativement facilement. En 1908, on a pu identifier un certain nombre comme langue indo-européenne. On l’appela « tokharien » parce qu’elle était désignée sous le nom de tohri dans d’anciens documents ouïghours et qu’on avait supposé, à tort comme on l’apprit par la suite, qu’il s’agissait d’une référence à la région médiévale du Tokharistan, située bien à l’ouest du Tarim, une région aujourd’hui divisée entre le Ouzbékistan, Tadjikistan et l’Afghanistan.

  2. La vie des Tokhariens

    Si l’on rassemblait tous les textes tokhariens que les anciennes puissances impériales se sont partagés, on en compterait environ dix mille. Ils témoignent de l’âge d’or de la langue et de la civilisation tokhariennes, entre le 5e et le 10e siècle de notre ère. La plupart ne sont que de simples fragments, des pages arrachées à des textes religieux, des pièces de théâtre et des traités sur la magie et la médecine. Ces fragments brillent de mille feux, mais ils ne nous éclairent pratiquement pas sur le mode de vie des Tokhariens. À part quelques passages de caravanes, des notes concernant la gestion des monastères et des bribes de graffitis, aucun témoignage n’a survécu sur les aspects les plus banals de leur existence. Heureusement, nous disposons d’autres sources d’information sur les Tokhariens. Il y a les peintures rupestres dans lesquelles ils se représentent eux-mêmes. Et il y a les descriptions laissées par leurs voisins de l’est, les Chinois des dynasties Han et des dynasties ultérieures.

    Jusqu’au début de l’ère moderne, les Chinois considéraient le bassin du Tarim comme un lieu strictement interdit, peuplé d’êtres humains et de bêtes fabuleuses. À mesure qu’ils s’y impliquaient davantage, ils consignèrent leurs impressions. Leurs chroniques couvrent une période d’environ cinq cents ans durant laquelle les villes prospéraient, s’étant enrichies grâce au commerce de la Chine avec l’Occident ainsi qu’à leur propre agriculture et à leurs ressources minérales. Kucha, la plus grande de ces oasis, comptait environ cent mille habitants. À l’intérieur de ses murs épais, outre les quartiers résidentiels et administratifs, se trouvaient des centaines de temples bouddhistes et de stupas ou sanctuaires. Le roi vivait dans un palais qui scintillait comme une demeure des dieux. Khotan, sur la route du sud, était le centre de l’industrie de la soie du Tarim. La légende raconte que lorsque les Chinois interdirent l’exportation des vers à soie, des mûriers (dont les vers à soie se nourrissent) et de tout savoir relatif au processus de fabrication de la soie, un roi avisé de Khotan demanda la main d’une princesse chinoise. Il lui dit que si elle souhaitait continuer à porter de la soie, elle devrait faire passer clandestinement des vers à soie et des graines de mûrier dans sa coiffe, ce qu’elle fit comme convenu.

    Les Chinois considéraient les Tokhariens comme des barbares décadents et grands buveurs. Kucha était célèbre pour sa musique et ses danseuses, sans parler de ses caves à vin et de la volée de mille paons dont les nobles aimaient se régaler. Ce portrait chinois offre un contrepoint terre-à-terre et épicurien à la description que font les Tokhariens de leur vie spirituelle. Ils furent parmi les premiers à se convertir au bouddhisme, après que celui-ci eut dépassé les frontières de l’Inde et du Népal, et, ayant établi des relations commerciales avec leur voisin oriental, ils jouèrent un rôle important dans l’introduction de cette religion en Chine. Les moines de Kucha traduisirent les textes bouddhistes des langues indiennes vers les langues locales, y compris le tokharien, et la nouvelle se répandit le long des routes commerciales. Au 4e siècle de notre ère, on trouvait des sites bouddhistes sacrés partout dans le nord-ouest de la Chine, et cent ans plus tard, le bouddhisme rivalisait avec le confucianisme dans ce pays. Les Ouïghours, dont la langue turque en est venue à dominer le Xinjiang à partir du 9e siècle de notre ère, étaient des disciples des Tokhariens avant de se convertir à l’islam à partir du siècle suivant

  3. La langue tokharienne

    En identifiant le tokharien comme une langue indo-européenne, on affirme que ses origines se situent à des milliers de kilomètres à l’ouest, au-delà de l’Oural. À un moment donné, une langue ancestrale a dû traverser l’Eurasie pour atteindre la Chine. Découvrir qui a apporté cette langue ancestrale, quand, par quel chemin et pourquoi, a nécessité un siècle de travail. Partant de l’étude de la langue elle-même, les linguistes se sont appuyés sur l’archéologie et la génétique pour dresser un portrait des locuteurs du tokharien avant que leur langue ne soit consignée par écrit. Ce portrait est encore loin d’être achevé, mais il s’est considérablement étoffé au cours de la dernière décennie.

    Dès qu’ils ont commencé à déchiffrer le tokharien, les philologues allemands se sont rendu compte qu’il ne s’agissait pas d’une seule langue, mais de deux. Comme les deux étaient étroitement apparentées, ils les ont nommées « tokharien A » et « tokharien B ». Le tokharien A était probablement en voie de disparition dès le 7e siècle de notre ère, son usage étant déjà limité au domaine religieux, mais le tokharien B est resté vigoureux au moins jusqu’au 10e siècle. Le tokharien B était principalement parlé dans la partie occidentale du bassin, y compris à Kucha, tandis que le tokharien A l’était plus à l’est; lorsqu’elles ont été consignées par écrit pour la première fois, ces langues étaient à peu près aussi différentes que l’italien et le roumain. En se fondant sur ces différences, les linguistes estiment qu’elles se sont séparées d’un ancêtre commun, le proto-tokharien, au début du premier millénaire avant notre ère. À ce moment-là, les villes du bassin du Tarim n’étaient pas encore des villes. Le Bouddha n’était pas encore né. Quels qu’aient été les locuteurs du tokharien à cette époque, ils n’étaient pas encore les citadins prosélytes qu’ils allaient devenir. Alors, qui étaient-ils, et se trouvaient-ils?

    Le vocabulaire de base du tokharien a clairement été hérité du proto-indo-européen. On le constate dans ces triplets tokharien B – latin – anglais : pācer – pater – father, mācer – māter – mother, procer – frater – brother et s.er – soror – sister. Ou encore dans les mots tokharien B désignant les termes anglais « cow » (keu), le « ox » (okso) et « milk » (mälk). Une autre branche de la famille indo-européenne s’est dirigée vers l’est, en Asie centrale : il s’agit de l’indo-iranien (que nous verrons plus tard).

    La plus importante de ces différences est un changement phonétique appelé « satémisation ». La famille indo-européenne se divise en langues « centum » et « satem », selon que des mots comme celui désignant « cent » (centum en latin, satǝm en avestan) sont prononcés avec un son k dur ou un son s doux en début de mot. Les langues italiques, celtiques et germaniques sont toutes des langues « centum » (avec un k dur), tandis que les langues indiennes et iraniennes sont des langues « sǝtem »; et, contrairement à ce qu’on pourrait croire — étant donné qu’il s’agissait d’une langue de l’Est —, le tokharien appartient au premier groupe (les mots tokhariens A et B pour « cent » étaient respectivement känt et kante). Le passage de k à s s’est produit après que le tokharien et les branches occidentales eurent quitté la patrie indo-européenne.

    Le tokharien a donc quitté la patrie indo-européenne avant les langues indo-iraniennes. Mais les linguistes pensent qu’il l’a quittée après la scission de l’anatolien du proto-indo-européen, car contrairement à l’anatolien, il a hérité du mot proto-indo-européen désignant la roue, *kwekwlos. Ce mot est devenu kokale en tokharien B et kukal en tokharien A, les deux signifiant « charrette » plutôt que « roue » — un cas de glissement sémantique qui correspond exactement à ce à quoi les linguistes s’attendraient après des millénaires d’évolution linguistique et technologique. Traditionnellement, le tokharien a été considéré comme la deuxième langue à avoir quitté la patrie proto-indo-européenne après l’anatolien. Mais le tokharien recèle également des indices sur la direction qu’il a prise après avoir quitté ce berceau. À l’instar du romani (la langue des gitans de Roumanie), qui a quitté l’Inde pour se diriger vers l’ouest, certains linguistes affirment pouvoir reconstituer son itinéraire grâce aux influences qu’il a absorbées en cours de route.

    Comme il sied à une langue de la Route de la Soie, le tokharien était intrinsèquement cosmopolite. Il a emprunté non seulement des mots, mais aussi des sons et des structures grammaticales, et ce à une grande variété de langues. À un moment donné de son périple depuis la patrie indo-européenne vers le bassin du Tarim, il a subi une rupture grammaticale et phonologique massive. Elle a perdu toutes ses consonnes occlusives voisées, de sorte que ses locuteurs ne produisaient (ni n’entendaient) plus la différence entre k et g, ni entre p et b. Elle a également abandonné la majeure partie du système proto-indo-européen de marquage des cas des noms (la désinence pour indiquer le rôle du mot) pour le remplacer par un nouveau. Elle a subi de nombreux autres changements par ailleurs, et pris dans leur ensemble, ceux-ci indiquent fortement un contact avec les langues ouraliennes — les langues parlées par les chasseurs-cueilleurs des forêts du nord de l’Eurasie — et plus précisément avec sa branche orientale, le samoyède. Ils la parlaient avec un accent si prononcé et enfreignaient si souvent ses règles qu’ils ont fini par la transformer en profondeur. Aujourd’hui, les langues samoyèdes sont confinées au nord de la Sibérie et à l’Arctique russe, mais elles étaient probablement autrefois parlées plus au sud – jusqu’à l’Altaï.

    Nous disposons donc peut-être de preuves indiquant qu’une langue indo-européenne a perduré dans une chaîne de montagnes au nord du bassin du Tarim. Mais nous avons également des indices sur la direction qu’elle a prise par la suite, car la langue issue de l’entrelacement avec l’ouralique est finalement entrée en contact avec les langues iraniennes. Les langues iraniennes, comme nous l’avons mentionné, ont quitté la patrie indo-européenne plus tard que le tokharien et ont peut-être emprunté une voie différente vers l’est. Au moment où les deux branches se sont retrouvées, elles obéissaient à des lois phonétiques différentes (notamment la satémisation, dans le cas des langues iraniennes), et les emprunts qu’elles ont échangés portent donc la marque de ces lois. Tout comme les emprunts persans au romani, ces mots aident les linguistes à déterminer où et quand la ou les rencontres ont eu lieu.

  4. L’influence du tokharien

    Les premiers emprunts iraniens au tokharien proviennent du vieil iranien, la langue des nomades cavaliers d’Asie centrale à l’âge du bronze et à l’âge du fer. Ces nomades habitaient un vaste territoire, mais à l’est, ils étaient confinés par une frontière infranchissable : la chaîne de montagnes, longue de milliers de kilomètres, qui sépare la steppe occidentale de la steppe orientale et de la Chine. Vers 1200 av. n. è., lorsqu’un nouveau changement climatique a rendu cette région du monde plus humide, les prairies à l’est des montagnes se sont étendues, incitant les nomades à traverser de l’autre côté. Les plus intrépides d’entre eux qui y sont parvenus auraient emprunté la seule brèche dans ce mur, la Porte de Dzoungarie — ce célèbre col qu’Hérodote considérait comme la source du vent du nord. La Porte de Dzoungarie mène au bassin de Dzoungarie, une autre dépression enclavée entre l’Altaï au nord et le Tarim au sud. Les archéologues ont mis au jour des vestiges des nomades en Dzoungarie entre le 13e et le 9e siècle av. n. è., époque à laquelle cette région devait constituer un havre luxuriant pour les éleveurs. C’est là qu’ils auraient pu rencontrer les locuteurs d’une langue pré-tokharienne qui avaient migré vers le sud depuis l’Altaï. L’un des vestiges de cette rencontre est le mot vieil iranien zaena (arme), qui est devenu tsain (flèche) en tokharien B.

    Les langues iraniennes moyennes, qui ont succédé à l’iranien ancien, ont également apporté des emprunts au tokharien. Comme elles comprenaient le sogdien, l’une des langues du commerce sur les Routes de la Soie, et le khotanais, la langue de la ville de la soie Khotan, on peut en déduire que le tokharien avait atteint le bassin du Tarim au moment où il a croisé leur chemin, au cours du dernier millénaire avant notre ère. (C’est d’un mot sogdien signifiant « vin », lui-même dérivé du proto-indo-européen *medhu ou « hydromel », que le tokharien B a tiré son mot pour « alcool », mot.)

    Plus tard encore, le tokharien a côtoyé le sanskrit et ses langues apparentées de l’Inde. Bon nombre des mots sanskrits qu’il a empruntés ont une connotation nettement bouddhiste, ce qui signifie qu’ils datent des derniers siècles avant notre ère. Le mot tokharien B désignant l’être éclairé appelé « bodhisattva », par exemple, était bodhisatve. Les linguistes savent qu’il s’agissait d’un emprunt au sanskrit et non d’un héritage de l’ancêtre commun aux deux langues, car le tokharien ne comportait pas les sons d ni dh. Ceux-ci faisaient partie des consonnes occlusives voisées dont il s’était débarrassé lors de son précédent choc avec l’ouralien, et les Tokhariens auraient prononcé les deux comme t.

    Mais le tokharien n’était pas seulement une éponge pour les autres langues; il a également prêté des mots. La relation de distance entre les Chinois et leurs voisins « barbares » de l’ouest se traduit par une imperméabilité frappante des deux langues l’une envers l’autre, mais il y eut des exceptions. Le tokharien a prêté un mot signifiant « miel » au chinois ancien (l’ancêtre du mot chinois moderne ). Les linguistes jugent probable qu’un mot sanskrit signifiant « moine » (śraman as) soit passé dans le tokharien B (devenant s amāne) avant d’entrer dans l’anglais sous la forme « shaman », plutôt que l’anglais ait emprunté ce mot directement au sanskrit.

    Les linguistes débattent de la provenance de ces emprunts, mais pour certains, ils constituent des preuves convaincantes du cheminement qu’a suivi le tokharien pour devenir ce qu’il est : de la steppe pontique-caspienne vers l’est jusqu’à l’Altaï, de l’Altaï vers le sud jusqu’au bassin du Dzoungarie, et du Dzoungarie vers le sud jusqu’au Tarim.

  5. La culture d’Afanasievo

    C’est dans les années 1980 qu’on fait la découverte de la culture d’Afanasievo. Les représentants de cette culture vivaient dans les montagnes de l’Altaï et dans le bassin de Minousinsk, en Sibérie, à peu près à la même époque où les Yamnaya étaient présents plus à l’ouest. Ils avaient beaucoup en commun avec les Yamnaya. Ils étaient des éleveurs, des éleveurs de chevaux et des métallurgistes, et ils enterraient leurs morts de manière similaire : en les allongeant sur le dos, les genoux relevés, en les saupoudrant d’ocre rouge et en les recouvrant d’un kourgane. Leur mode de vie ne ressemblait guère à celui des chasseurs-cueilleurs qui habitaient l’Altaï depuis longtemps, et certains éléments, fondés sur l’examen de leurs crânes, laissaient même supposer qu’ils avaient une apparence européenne. Les archéologues en ont conclu que les ancêtres des Afanasievo avaient été des intrus dans la région, peut-être des migrants venus de l’ouest.

    Cette hypothèse a été confirmée en 2015 par des généticiens qui ont annoncé que les peuples des cultures Yamnaya et Afanasievo étaient génétiquement presque identiques. La seule explication plausible semblait être qu’un groupe de Yamnaya avait migré vers l’est, jusqu’à l’Altaï, emportant avec lui ses gènes, sa langue et son mode de vie. Les membres de la culture d’Afanasievo étaient les descendants de ces migrants. Puis, dans la foulée de cette découverte stupéfiante, une autre suivit.

    À mi-chemin entre l’Oural et l’Altaï, à Karagash, dans ce qui est aujourd’hui le centre du Kazakhstan, un volcan éteint s’élève au milieu de la steppe. À l’intérieur de son cratère se trouve une plaine boisée, et sur ses pentes extérieures se dresse un kourgane qui, à l’époque de sa construction, devait être visible à des milles à la ronde : un repère incontournable. En 2018, l’équipe danoise a rapporté que l’individu enterré sous ce kourgane partageait le profil génétique des Yamnaya et des Afanasievo. Tout cela permettait d’identifier une étape sur la route des migrants.

    Ces découvertes ont convaincu bon nombre de personnes que les Yamnaya avaient diffusé leur langue à travers l’Eurasie, la léguant à leurs descendants afanasievo. Mais cette langue est-elle devenue le tokharien? Les Afanasievo ont disparu des archives archéologiques vers 2500 av. n. è. Les plus anciens documents conservés en tokharien n’apparaissent que trente siècles plus tard. La seule façon de soutenir l’idée en faveur des Afanasievo, en tant qu’intermédiaires, était de démontrer que leur ascendance génétique s’était propagée jusqu’au Tarim. Les gènes et la langue ne voyagent pas toujours ensemble, mais si des humains avaient migré vers le sud depuis l’Altaï, il était tout à fait possible qu’ils aient emporté avec eux une langue indo-européenne.

    Au cours des dernières années, les généticiens ont en effet trouvé des preuves d’une telle migration, voire de plusieurs migrations. Ils ont démontré que les populations qui ont succédé aux Afanasievo dans les montagnes de l’Altaï ont hérité à la fois de leur ascendance et de leur culture, et ils ont retrouvé cette même ascendance plus au sud, dans le bassin du Dzoungarie. Le dernier maillon de la chaîne – qui faisait encore défaut – était celui reliant le Dzoungarie au Tarim, et, tout naturellement, l’attention s’est tournée vers les momies trouvés dans la région au début du 20e siècle.

  6. L’analyse de momies

    Des centaines de momies allaient être mises à jour. Elles étaient généralement de grande taille, avec des cheveux clairs, la peau pâle, un long nez et des yeux enfoncés. Des similitudes ont été relevées entre leurs vêtements et ceux des chevaliers tokhariens représentés dans les peintures rupestres de Kizil. Certains des plus jeunes, datés d’environ 1000 av. n. è., avaient été mis en terre enveloppés dans des tissus de laine aux motifs ressemblant à du tartan, rappelant les plaids celtiques tissés en Europe à cette époque. Mais, en 2021, des scientifiques chinois et allemands, après avoir analysé les génomes de treize des momies les plus anciennes, ont rapporté que ces individus constituaient un vestige génétique des chasseurs-cueilleurs qui avaient habité l’extrémité orientale de l’Eurasie depuis avant la dernière période glaciaire. Ils ne s’étaient croisés avec aucune des populations environnantes — ni avec les Afanasievo, ni avec les agriculteurs afghans, ni avec les éleveurs du couloir montagneux. S’ils avaient l’air européens, ils n’avaient en fait rien d’européen, et n’appartenaient donc pas à l’arbre généalogique indo-européenne.

    Les momies ont été parmi les premiers êtres humains à s’établir aux abords du désert du Taklamakan. S’ils ont pu le faire, c’est grâce à leur volonté de s’inspirer des cultures environnantes. Ils élevaient du bétail et fabriquaient du fromage, un savoir-faire qu’ils ont sans doute acquis auprès des descendants des Afanasievo, eux-mêmes descendants des Yamnaya. Mais ils cultivaient également du millet et irriguaient leurs cultures, ce qui constituait des innovations venues de l’Est. On a retrouvé dans leurs tombes des coquilles de cauris qui ne pouvaient provenir que de très loin. Quant au tartan, ils l’ont peut-être inventé ou imité une invention d’autrui, dont ils avaient pris connaissance grâce à de vastes réseaux de communication et d’échange.

    Les momies du Tarim nous rappellent les liens complexes entre les gènes, la culture et la langue : ils ont emprunté à la culture environnante, tout en restant génétiquement « purs »; un groupe isolé. Quant à la langue qu’ils parlaient, tout le monde peut émettre des hypothèses. Il aurait pu s’agir d’une langue apparentée à celle de leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs, ou d’une langue qu’ils auraient empruntée aux fromagers, aux cultivateurs de millet, aux tisserands de tartan, ou encore d’une autre langue tout à fait différente.

    Bref, des migrants venus de l’Altaï sont arrivés dans le bassin du Dzoungarie vers 2500 av. n. è., porteurs des gènes des Yamnaya et des Afanasievo et parlant un ancêtre du tocharien. Dans le Dzoungarie, ils ont rencontré les ancêtres de la population des momies du Tarim, qu’ils ont repoussés vers le sud, mais non sans avoir appris d’eux les techniques de l’agriculture d’irrigation et son vocabulaire (et en échange, ils leur ont révélé les secrets de la fabrication du fromage). Vers 1200 av. n. è., des guerriers des steppes à cheval dévalèrent en trombe depuis la Porte du Dzoungarie, peut-être sous une pluie de flèches, et repoussèrent à leur tour les proto-tokhariens vers le sud. Lorsque ces derniers atteignirent le désert du Taklamakan, ils se divisèrent en deux groupes pour le contourner, et leur langue se divisa également, en A et B. Ils bâtirent les villes des oasis du Tarim, qui accueillirent plus tard des vagues de migrants de langue iranienne venus du sud et de l’ouest. Les routes commerciales, déjà en activité vers 1000 av. n.è., commencèrent à faire le commerce de la soie à partir de 300 av. n. è., puis de l’illumination peu après. S'ensuivit un âge d’or, immortalisé dans des peintures rupestres aujourd’hui dispersées entre les musées des anciennes puissances impériales. Au 9e siècle de notre ère, les Tokhariens perdaient la lutte pour le pouvoir face aux Chinois à l’est et aux locuteurs de langues turques au nord, et au 10e siècle, le tokharien avait disparu, ou presque.

  7. Comment s’est fait la migration à travers la steppe?

    Depuis qu’ils ont démontré que les peuples des cultures d’Afanasievo et de Yamnaya étaient apparentés, les archéologues avaient reconnu qu’il y avait eu une migration à travers la steppe, mais ils avaient tendance à la considérer comme une expansion similaire à celle des agriculteurs néolithiques d’Anatolie : une vague d’avancée progressant lentement vers l’est sur des centaines d’années et de nombreuses générations. Mais les nouvelles analyses ont démontré qu’il ne s’est pas s’agit d’une migration au sens strict du terme, mais plutôt d’une longue marche. L’histoire nous a transmis des exemples de longues marches épiques : au 19e siècle, les mormons ont pris la route des chariots depuis l’Illinois pour se rendre en Utah; au 9e siècle, les Vikings ont bravé l’Atlantique Nord déchaîné pour s’établir en Islande. La longue marche indo-européenne s’est produite des milliers d’années plus tôt, un phénomène presque unique dans l’histoire de l’humanité.

    Une fois qu’une route migratoire est établie, les gens se déplacent généralement dans les deux sens le long de celle-ci, et c’est probablement ce qui s’est produit dans ce cas-ci également. Mais la découverte par les chercheurs de parents enterrés à chaque extrémité indiquait qu’au moins un groupe de migrants, probablement les pionniers, s’était déplacé rapidement. Il est difficile de dire exactement à quelle vitesse. Ces cousins, dont plusieurs paires ont été identifiées à ce jour, auraient pu mourir à quelques années ou à quelques générations d’intervalle. La datation au radiocarbone ne permet pas, pour l’instant, d’être plus précise. Certains archéologues estiment qu’une centaine d’années constituerait une estimation raisonnable de la durée du périple, bien qu’ils n’excluent pas la possibilité d’une décennie.

    L’explorateur australien Tim Cope a entrepris en 2004 une expédition retraçant le parcours de Gengis Khan à travers la steppe. Au cours des plus de trois années qu’il lui a fallu pour se rendre à cheval de la Mongolie à la Hongrie, il a dû faire face à des voleurs de chevaux, à des voleurs de chiens, à la maladie (la sienne et celle de ses animaux), à la faim, à du matériel défaillant, aux intempéries et aux loups. Les hurlements nocturnes des loups lui faisaient craindre davantage pour ses chevaux que pour lui-même, a-t-il expliqué, car sans ses chevaux, il serait mort. Il a fini par comprendre pourquoi les anciens étaient si souvent enterrés avec leurs montures : « Le cheval transporte littéralement les gens vers la vie dans la steppe, tout au long de leur vie, puis, espèrent-ils, vers l’au-delà. »

    Il y a cinq mille ans, les voyageurs auraient dû faire face à bon nombre des mêmes défis que Cope, sans bénéficier d’aucun des conforts modernes. Même à cette époque, la steppe aurait été occupée par des groupes potentiellement hostiles, notamment les Botai, éleveurs de chevaux. Si les autochtones ne se trouvaient pas en pleine campagne, ils étaient certainement dans les vallées fluviales, et les Yamnaya auraient dû traverser leur territoire. Les températures peuvent grimper jusqu’à quarante degrés Celsius en été, et chuter jusqu’à moins quarante en hiver. Il est facile de mourir d’hypothermie ou de famine. Les Yamnaya auraient emmené leurs troupeaux, et parmi eux se trouvaient probablement des femmes enceintes, des nourrissons, ainsi que des personnes âgées et malades. Ils étaient presque certainement précédés d’éclaireurs, de sorte qu’ils savaient où ils allaient, et ils avaient peut-être des cavaliers d’avant-garde. Mais la majeure partie du groupe aurait avancé à pied aux côtés des chariots, à travers des plaines sans chemins et au rythme majestueux des bœufs. Ils ont donc ainsi mis à risque leur vie.

  8. Pourquoi une telle migration?

    Ils ont sans aucun doute risqué leur vie. La plupart des experts s’entendent pour dire qu’un ensemble de circonstances tout à fait exceptionnelles a dû motiver une telle entreprise.

    1. Le changement climatique a peut-être joué un rôle, mais s’il en est ainsi, il est peu probable qu’il ait été le seul facteur, car le climat varie considérablement d’un endroit à l’autre de la steppe. Même s’ils avaient souffert d’une sécheresse à l’ouest de l’Oural, il y a de fortes chances que le simple fait de franchir les montagnes aurait résolu leurs problèmes, les menant vers des prairies où l’herbe leur arrivait au-dessus de la tête. Ils n’auraient pas eu besoin d’aller aussi loin qu’ils l’ont fait.

    2. Des raisons idéologiques auraient pu être aussi un facteur. Car on a noté que les premières tombes d’Afanasievo diffèrent légèrement de celles des Yamnaya. Contrairement aux Yamnaya, les Afanasievo plaçaient des enceintes de pierre autour de leurs kourganes. Il serait donc possible qu’un groupe dissident des Yamnaya soit parti pour fonder une nouvelle religion, ou pour revenir à un « état plus pur » en faisant revivre une ancienne croyance. Il y a une chose que nous ne pouvons pas discerner avant l’invention de l’écriture : le leader charismatique qui persuade ses partisans de rompre avec la tradition et de bâtir un nouveau type de société; pourtant, de tels leaders ont certainement toujours existé. Les raisons de partir peuvent s’accumuler, mais il faut souvent une personne qui inspire confiance, quelqu’un capable de créer un sentiment d’unité et de détermination, pour traduire ces raisons en action. Nous pourrions être en présence de la trace d’une telle personne dans cette expédition. Un prophète préhistorique a-t-il conduit des idéalistes vers l’inconnu? Nous ne le saurons jamais.

    3. Et si trois mille kilomètres, c’est une distance terriblement longue à parcourir pour trouver de l’herbe, c’est aussi une distance terriblement longue à parcourir pour échapper à sa famille. Il est probable qu’il y ait eu aussi des facteurs d’attraction. « Altaï » est un mot turc qui signifie « or », et outre l’or, on trouve dans ces montagnes du cuivre et de l’étain – les deux composants du bronze. Les Yamnaya étaient des métallurgistes chevronnés. Leurs éclaireurs auraient pu leur rapporter des nouvelles de filons inexploités à l’Est. Quelle qu’ait été cette attraction, elle était suffisamment puissante pour inciter ces habitants des plaines à s’aventurer dans les collines. Une fois sur place, ils auraient trouvé des raisons de rester. De plus, les herbes semi-alpines des pentes les plus élevées de l’Altaï sont extrêmement nutritives. Les animaux qui s’en nourrissaient en été auraient rapidement grossi. Les éleveurs l’auraient remarqué et y auraient vu de la magie, se sentant plus proches des dieux.

      Les Afanasievo se sont bel et bien aventurés en altitude. Leurs tombes ont été découvertes sur le plateau de l’Oukok, à plus de deux mille mètres d’altitude, dans l’Ataï. Oukok, qui abrite l’aigle des steppes et le léopard des neiges, est un vestige de ce qu’on appelle la steppe des mammouths — en substance, la steppe telle qu’elle était à la dernière période glaciaire. Ces prairies froides et sèches reliaient autrefois les régions septentrionales de la planète, créant des couloirs de migration naturels pour les animaux qui devaient se déplacer afin de survivre aux fluctuations climatiques. La steppe des mammouths a cessé d’exister de manière contiguë après cette période glaciaire, et bon nombre de ses espèces indigènes ont disparu. Il y a cinq mille ans, cependant, des mammouths survivaient encore dans certaines poches de cette steppe. On se demande alors si un éclaireur n’aurait pas pu en apercevoir un sur le plateau, en train de grignoter les fleurs dont ils raffolaient, et en avoir fait un récit si vivant et si saisissant à son clan que les autres ont voulu le voir de leurs propres yeux.

      Nous entrons maintenant dans le domaine de la spéculation. Il n’existe aucune preuve que des mammouths parcouraient l’Altaï à cette époque, ni que les Yamnaya/Afanasievo les aient rencontrés, mais cela n’est pas à exclure. Cette motivation supplémentaire n’aurait peut-être même pas été nécessaire. L’Altaï est magnifique. Les peuples préhistoriques auraient été aussi sensibles à la beauté naturelle que nous le sommes, peut-être même davantage puisqu’ils attribuaient des pouvoirs surnaturels au monde physique. Et le paradis est quelque chose auquel les humains aspirent depuis qu’ils ont quitté le premier.

    Bref, le désir d’un monde meilleur est bien vivant et toujours aussi voué à la déception (le mot « utopie » porte en lui cette déception, puisqu’il signifie « nulle part ») — Il est impossible de connaître les intentions ou les désirs des Yamnaya, mais ils cherchaient peut-être leur propre Eldorado. Si tel est le cas, leur quête les a menés au-delà du vent du nord, et le tokharien en est l’héritage.

o o o o o

5. L’aube de l’aventure : le Celte, le Germanique et l’Italique

Le celte, le germanique et l’italique

  1. L’arrivée de l’écriture en Europe occidentale

    L’histoire de l’Europe occidentale prend naissance comme une étincelle à la pointe de l’Italie au 8e siècle av. n. è. Les Grecs, qui écrivaient selon différentes écritures depuis sept cents ans, débarquèrent en Sicile et dans le sud de la « botte » pour faire du commerce et s’y établir, apportant avec eux l’alphabet. Les Étrusques, plus au nord, l’empruntèrent en y apportant des modifications, et leurs voisins de langue italique empruntèrent à leur tour celui-ci. Depuis l’Italie, l’écriture se répandit vers le nord et l’ouest en une vague progressive. Le paysage linguistique de l’Europe était devenu une mosaïque de langues indo-européennes et non indo-européennes.

    Le celte était parlé sur une vaste partie du continent, de l’Espagne à la Bulgarie. Au nord des Celtes, bien qu’encore plongées dans l’obscurité pré-littéraire pour l’instant, se trouvaient les langues germaniques. L’italique était parlé en Italie, mais la République romaine n’en était encore qu’à ses balbutiements et le latin n’était pas encore la lingua franca toute-puissante qu’il allait devenir. Il partageait la péninsule avec d’autres langues italiques, ainsi qu’avec le celte au nord, le grec au sud et au moins une langue non indo-européenne, l’étrusque. Des langues apparentées à l’étrusque étaient parlées aux côtés du celte dans les Alpes et plus à l’est, sur l’île égéenne de Lemnos. Le basque était retranché dans son trou de renard entre les montagnes et l’océan atlantique.

    Certes, l’histoire a connu des débuts hésitants en Europe. Les premiers écrits qui ont été préservés étaient principalement des inscriptions sur pierre. Parfois, elles ne consistaient qu’en un seul mot, généralement un nom. Sept mots, c’était déjà long. L’écriture apparaissait et disparaissait par intermittence. Il y eut des périodes et des peuples qui ne nous ont laissé absolument aucun écrit. À l’instar des Grecs, les Étrusques et les peuples de langue italique écrivaient d’abord de droite à gauche. Plus tard, ils passèrent par une phase appelée boustropédon ou « rotation du bœuf », où une ligne écrite de droite à gauche alternait avec une autre écrite de gauche à droite, jusqu’à ce qu’ils optent définitivement pour la direction de gauche à droite.

    Alphabet Ogham vs alphabet latin Les Celtes furent les suivants, après les locuteurs de langues italiques, à adopter l’alphabet, dans la région autour des lacs du nord de l’Italie et de la plaine du Pô. Les premières inscriptions celtiques, qui existent en plusieurs écritures différentes, datent du 6e siècle av. n. è. Lorsque les Britanniques de langue celte se mirent enfin à écrire, les Romains étaient déjà arrivés sur leurs côtes, et ils consignèrent leur langue dans l’alphabet des envahisseurs. Les Irlandais ont inventé leur propre alphabet vers le 4e siècle de notre ère. Appelé « ogham » et composé de traits et d’encoches gravés sur les arêtes de menhirs, certains chercheurs le considèrent comme une œuvre de génie. Contrairement à bien d’autres écritures européennes anciennes, l’ogham établit une correspondance exceptionnellement précise entre les lettres et les sons. Son inventeur anonyme, qui n’était probablement pas un moine puisqu’il a précédé l’arrivée du christianisme en Irlande, a dû mener une analyse phonologique rigoureuse de la langue qu’il ou elle souhaitait transcrire.

    Alphabet runiqueLes Germaniques se sont mis à l’écriture relativement tard. À l’instar des Irlandais, ils devaient connaître les alphabets méditerranéens, mais ils étaient suffisamment éloignés de l’Italie pour que leur réponse à ceux-ci soit très originale. Ils ont ainsi inventé les runes. Certains affirment que l’alphabet runique est issu de l’alphabet latin, d’autres que son modèle était l’alphabet étrusque. Les premières inscriptions runiques incontestées datent du 2e siècle de notre ère et ont été découvertes au Jutland, la péninsule qui s’étend aujourd’hui entre le Danemark et l’Allemagne.

    On peut soutenir qu’aucun autre système d’écriture, à l’exception des hiéroglyphes égyptiens, n’est entouré d’une telle aura de mysticisme que les runes (le mot signifie d’ailleurs « secret »), bien que l’écriture ait dû paraître magique à tous ceux qui y ont été confrontés pour la première fois. Imaginez qu’on vous montre une entaille sur un tronc moussu et qu’on vous dise que c’est votre « nom ». Il n’a ni tête, ni bras, ni jambes, et pourtant, ceux qui le verront ne penseront qu’à vous. Quand on pense à tout ce que l’écriture a rendu possible – qu’il s’agisse de séduire ou d’escroquer des gens à grande distance, de tenir compte de transactions complexes ou de revendiquer des biens et des liens de parenté après sa mort –, il n’est pas difficile de croire que les gens lui vouaient un profond respect; qu’à leurs yeux, elle pouvait modifier le destin d’une personne. Elle devait inspirer la crainte, voire la peur, à l’instar de la photographie à ses débuts.

    Dès l’instant où ces langues ont été consignées par écrit, elles sont devenues susceptibles d’être étudiées. Les linguistes ont pu retracer leur évolution et reconstituer leurs ancêtres. Mais cet instant, l’aube de l’histoire, est un exemple de ce que les astronomes appellent un « horizon des événements » : il aspire toute la lumière. À bien des égards, il s’agit d’une illusion d’optique, car les sources des langues et de la culture européennes se trouvent bien en deçà, dans la préhistoire.

  2. L’arrivée des Yamnaya dans la steppe de Hongrie

    En mai 2023, une équipe d’archéologues a commencé à fouiller un tumulus à Hortobágy, en Hongrie. Elle a d’abord mis au jour les restes de deux douzaines de Magyars, ces cavaliers des steppes qui ont atteint la Hongrie au 9e siècle de notre ère, apportant avec eux la langue hongroise. Les archéologues ont ensuite découvert ce qui pourrait être quelqu’un du groupe ethnique Avar qui serait venu de la même direction trois cents ans plus tôt. Sous lui reposaient deux Scythes, et sous eux, l’individu pour lequel le kourgane avait été initialement construit. Ce jeune homme avait été disposé dans une posture mortuaire typique de la culture Yamnaya, sur le dos, les genoux relevés. Deux pointes de flèche en silex se trouvaient mêlées à ses restes : l’une entre ses côtes et l’autre au niveau de son bassin.

    Le kourgane qui a livré cette riche « superposition de couches » de l’humanité se trouve à l’est de la rivière Tisza, un affluent du Danube qui traverse la Hongrie du nord au sud. À peu près au moment où un groupe intrépide de Yamnaya quittait l’extrémité orientale de leur territoire pour se diriger vers la Chine, d’autres partaient ainsi de l’extrémité occidentale. Les groupes de l’est et de l’ouest parlaient probablement des dialectes différents, et les Occidentaux possédaient peut-être certaines connaissances agricoles qui faisaient défaut aux Orientaux, mais ils partageaient le même rite funéraire. Ils étaient tous deux des Yamnaya.

    Les migrants visaient une poignée de destinations à l’ouest. Beaucoup ont suivi le Danube vers l’intérieur des terres (comme l’avaient fait les agriculteurs, des milliers d’années plus tôt). Certains ont bifurqué vers le sud, mais la majorité a continué en direction des gorges escarpées connues sous le nom de Portes de Fer. Au-delà de ces gorges et des montagnes qui les bordent, un groupe de kourganes Yamnaya jaillit des plaines serbes. Le plus grand groupe de tous se trouve toutefois plus au nord, en Hongrie, un territoire qu’ils se mirent à habiter vers 3000 av. n. è. Les premiers migrants ont été suivis par d’autres. Pendant cinq cents ans, ils ont continué d’affluer. Personne ne sait combien d’entre eux habitaient la steppe au plus fort de la migration, mais à en juger par le nombre de kourganes qu’ils ont laissés derrière eux, on estime à quarante mille leur nombre.

    Ces migrants avaient parcouru jusqu’à 1 300 kilomètres pour s’y rendre — pas aussi loin que leurs parents de l’Est, mais tout de même un très long chemin. La question de leur identité exacte fait l’objet d’un débat : certains archéologues soutiennent que les premiers Yamnaya, du moins, sont arrivés en familles, tandis que d’autres affirment que ce sont des bandes errantes d’hommes qui ont ouvert la voie. Le rôle joué par les chevaux fait également l’objet de controverses. Une façon de concilier les différents éléments de preuve consiste à imaginer que les pionniers étaient principalement des hommes à cheval, suivis peu après par leurs familles, en charrettes et à pied. Les éclaireurs étaient peut-être à la recherche de métaux. Ironie du sort, compte tenu des merveilles autrefois forgées à Varna, ce sont les Yamnaya qui ont introduit le savoir-faire en matière de travail du bronze au cœur de l’Europe.

    Ils ont peut-être d’abord été attirés par l’abondance de bois dans la steppe forestière, qu’ils pouvaient utiliser comme combustible pour la fusion. L’existence de riches pâturages plus à l’ouest, à l’intérieur des Carpates, a peut-être été une découverte fortuite. Ou peut-être sont-ils venus expressément pour les femmes et le bétail. Leur rite funéraire est resté le même au fil du temps, mais pas les personnes inhumées. Ils sont devenus plus âgés et moins masculins. Certaines des femmes inhumées sous les kourganes étaient grandes et robustes, présentant la constitution typique de la culture Yamnaya, mais d’autres étaient petites et de constitution délicate. Outre les anneaux de cheveux en argent et les pendentifs en dents de chien, ainsi que l’ocre rouge caractéristique, les objets funéraires ont commencé à inclure des types de poterie exotiques. Certains hommes de la culture Yamnaya semblent s’être trouvé des épouses locales.

    Sur la route du Danube, les migrants se sont arrêtés à la rivière Tisza. Un autre courant s’est dirigé vers le nord des Carpates, en suivant le Dniestr et en passant par la « porte de Moravie » pour atteindre la Bohême, dans ce qui est aujourd’hui la République tchèque. Ensemble, ces deux courants de la culture Yamnaya constituent la dernière et la plus importante des vagues, celle qui, selon la plupart des chercheurs, a introduit les langues indo-européennes en Europe. Mais les Yamnaya ne sont pas allés plus loin. Ce sont leurs descendants qui ont porté leurs gènes et leurs langues vers l’ouest, jusqu’à l’Atlantique.

  3. La culture de la céramique cordée et la culture campaniforme : de 2900 à 2200 av. n. è.

    Céramique cordée trouvée en TchéquieVers 2900 av. n. è. — alors que les descendants des Yamnaya s’installaient dans l’Altaï et que des groupes de locuteurs anatoliens apprenaient à cultiver la terre en Turquie —, une nouvelle culture a vu le jour dans les terres situées entre la Bohême et l’ouest de l’Ukraine. Les archéologues l’appellent la culture de la céramique cordée, car ses adeptes décoraient leur poterie en pressant de la ficelle dans l’argile humide. La relation exacte entre ces peuples et les Yamnaya n’est pas claire, mais au moins certains membres de la culture de la céramique cordée étaient le fruit d’unions entre les Yamnaya et les agriculteurs qu’ils avaient rencontrés dans la steppe forestière. Ils ressemblaient aux Yamnaya à bien des égards, notamment par leur goût pour le lait et leur physique imposant. Ils enterraient également leurs morts de manière similaire, à une différence frappante près : les peuples de la culture de la céramique cordée plaçaient des haches de combat en pierre dans leurs tombes. En raison de ces haches, les archéologues considèrent généralement qu’ils étaient plus violents que leurs ancêtres Yamnaya.

    La culture de la céramique cordée s’est répandue à travers le nord de l’Europe jusqu’en Belgique. Il s’agissait d’une migration à prédominance masculine, très certainement menée par des bandes de guerriers, qui s’est déplacée, au départ, à un rythme effréné. En l’espace de cinquante ans, les porteurs de cette culture guerrière s’étaient littéralement frayé un chemin de la Pologne au Jutland. En brûlant la forêt sur leur passage, ils ont défriché de vastes étendues de landes sur lesquelles ils faisaient paître leurs troupeaux. Ils ont tout simplement recréé la steppe dans le nord-ouest de l’Europe. Peu de temps après, ils avaient atteint le Rhin, et quelque part le long de ce cours d’eau, ils ont rencontré un groupe de personnes venues d’Ibérie, probablement en bateau en suivant les voies navigables.

    Culture campaniformeCes gens du Sud tirent leur nom des coupes richement décorées, en forme de cloches renversées, qu’ils avaient apportées d’Espagne : la culture campaniforme. Ces coupes étaient si grandes qu’il fallait les tenir à deux mains, ce qui indique qu’elles servaient à des fins rituelles. Les peuples campaniformes enterraient leurs morts face à l’est, ce qui a conduit certains à affirmer qu’ils vénéraient le soleil. C’étaient des artisans du cuivre et des marins chevronnés, très habiles à l’arc et à la flèche. Pour certains archéologues, il s’agissait de missionnaires; pour d’autres, de colporteurs; et il n’est pas exclu qu’ils aient été les deux à la fois. Qui qu’ils aient été, ils parlaient presque certainement une langue non indo-européenne. Leurs ancêtres étaient en Europe depuis bien plus longtemps que les immigrants qu’ils rencontraient alors sur les rives du Rhin.

    Les populations de la culture campaniforme et de la culture de la céramique cordée se sont mélangées, et leurs descendants se sont à nouveau dispersés, portant en eux un héritage des steppes et la culture campaniforme jusqu’aux confins de l’Europe. Les chercheurs pensent que ces « néo-campaniformes » parlaient des langues indo-européennes, car ils constituent les meilleurs candidats pour avoir diffusé ces langues à travers une grande partie du continent. Depuis la vallée du Rhin, les archéologues retracent leurs vestiges matériels aussi loin à l’est que la Hongrie, au sud jusqu’en Espagne, au nord jusqu’en Norvège et à l’ouest jusqu’à la côte atlantique de la France. Bravant la Manche à bord d’embarcations, ils sont arrivés en Grande-Bretagne vers 2450 av. n. è. et en Irlande quelques centaines d’années plus tard. L’un des premiers immigrants de la culture néo-campaniforme en Angleterre, surnommé l’Archer d’Amesbury, a été enterré au milieu d’une grande richesse vers 2300 av. n. è., à quelques pas de Stonehenge. Les célèbres pierres bleues n’avaient pas été mises en place depuis longtemps par des habitants antérieurs aux croyances différentes, mais il se peut que l’archer se soit tenu au centre du cercle à l’aube du solstice d’hiver et qu’il ait vécu sa propre épiphanie alors que les rayons du soleil inondaient le site.Cultures de céramique cordée et campaniforme

    La culture Yamnaya a disparu des archives archéologiques vers 2500 av. n.-è. Une centaine d’années plus tard, le climat a recommencé à se refroidir en Europe et la culture de la céramique cordée s’est éteinte. Les effets de cet événement climatique mondial ont varié d’une région à l’autre du continent, mais vers 2200 av. n. è., certaines parties de l’Europe subissaient une grave sécheresse et ce fut au tour de la culture campaniforme de disparaître (bien que leur culture ait perduré plus longtemps en Grande-Bretagne et en Irlande). Vers 2000 av. n. è., alors que la sécheresse commençait à s’atténuer, les grands mouvements de population qui avaient transformé l’Europe au cours du millénaire précédent s’étaient stabilisés. Le mode de subsistance dominant était l’agriculture et les populations étaient pour la plupart sédentaires; mais même si, en apparence, la situation semblait similaire, les changements sociaux, économiques et biologiques avaient été profonds.

  4. L’entrée de l’Europe dans l’ère du bronze moyen

    Sur le plan génétique, la population ressemblait désormais à celle des Européens modernes, avec son mélange tripartite de chasseurs-cueilleurs de l’ère glaciaire, d’agriculteurs du Proche-Orient et d’éleveurs des steppes. La plupart des hommes étaient porteurs de chromosomes Y provenant des steppes. Les gens élevaient des troupeaux plus importants et portaient des vêtements en laine. La tolérance au lactose se généralisait et la viande représentait une part plus importante de l’alimentation. Certains éléments indiquent que des changements alimentaires, ou une mutation venue de l’est, ou encore une combinaison des deux, ont entraîné un relâchement des muscles de la mâchoire inférieure. Le chevauchement dentaire est devenu plus courant, et avec lui des sons tels que le f et le v, qui sont produits en appuyant la lèvre inférieure contre les dents supérieures. Le paysage sonore de la parole a peut-être subi de subtils changements.

    Le bronze était le moteur de l’économie et l’exploitation minière était un métier reconnu. D’énormes quantités d’étain, de cuivre et d’articles en bronze finis circulaient le long des routes commerciales du continent, tant terrestres que maritimes. D’autres marchandises faisaient également l’objet d’un trafic, y compris des êtres humains, et les anciennes confréries d’élite trouvèrent une nouvelle raison d’être dans la défense de ces précieuses cargaisons. Leurs alliances, forgées lors de rites de passage à l’adolescence et renforcées par l’amitié d’hôtes, *ghostis, leur garantissaient un passage en toute sécurité. De l’Atlantique à la mer Caspienne, un nouveau modèle social s’imposait : hiérarchique, patriarcal, belliqueux. L’Europe était entrée dans l’âge du bronze, et des groupes importants de locuteurs indo-européens s’y étaient dispersés.

  5. L’origine des langues germanique, celte et italique

    Lors de l’apparition des écrits germaniques au 2e siècle de notre ère, il n’existait qu’un seul alphabet runique et une seule langue germanique. Cette langue était parlée dans une région relativement compacte centrée sur la péninsule du Jutland, s’étendant vers le sud jusqu’aux Alpes, et elle n’avait pas encore subi de fragmentation. Les linguistes estiment qu’elle était encore très proche du proto-germanique. Le proto-germanique s’est probablement développé à partir de dialectes arrivés dans la région avec les premières troupes de guerriers de la culture de la céramique cordée vers 2900 av. n. è.

    Les langues italiques et celtiques présentaient des caractéristiques très différentes au moment où elles ont été consignées par écrit pour la première fois. Les langues italiques s’étaient déjà diversifiées en latin, en osque, en ombrien et peut-être en vénitien — une langue qui, comme son nom l’indique, était parlée dans la partie nord-est du pays actuel, autour de Venise. Comme aucune inscription italique ancienne n’a été découverte à l’extérieur de ce pays, on pense que la langue mère, le proto-italique, est née dans ce pays ou à proximité. Sa date de naissance est généralement fixée, de manière assez approximative, à une période antérieure à 1000 av. n. è.

    Le celte était lui aussi une langue à part entière au moment où il a été gravé dans la pierre, mais il était parlé sur une partie beaucoup plus vaste du continent. Les premières inscriptions celtiques témoignent de l’existence de trois langues distinctes : le gaulois en Gaule (La Gaule comprenait la France, la Belgique et le Luxembourg actuels, ainsi que certaines régions du sud des Pays-Bas, du sud-ouest de l'Allemagne, de la Suisse et du nord de l'Italie), le lépontique dans le nord de l’Italie, et le celtibère dans l’Espagne et le Portugal actuels. On présume que le celte était également parlé plus à l’est, en partie parce que les Grecs et les Romains – les premiers historiens de l’Europe – l’ont mentionné. Les linguistes considèrent que l’ancêtre commun de toutes les langues celtes était parlé à peu près à la même époque que le proto-italique, mais « où il était parlé » est une question à laquelle il est plus difficile de répondre, en raison de l’immense territoire que les locuteurs celtes occupaient lorsque leurs langues sont apparues.

    Le proto-celte a été situé le long de la côte atlantique à l’ouest, dans les Alpes autrichiennes à l’est, et à la frontière entre la France et l’Allemagne actuelles, entre les deux. Cette dernière théorie est aujourd’hui la plus répandue, en partie parce que la région frontalière franco-allemande présente la plus forte densité de noms de lieux et de rivières d’origine celtique. Partant du principe que ces noms résistent au changement parce qu’ils remplissent une fonction précieuse de repères, certains linguistes les considèrent comme des indicateurs utiles permettant de déterminer où ces langues anciennes étaient parlées. Les rivières Main et Meuse ont toutes deux été nommées d’après des divinités celtiques, tandis que le Neckar tire probablement son nom d’une racine celtique nik, signifiant « eau sauvage ». Une autre raison de situer le proto-celte dans cette région, et non plus près de la mer, est que son vocabulaire reconstitué contient très peu de mots liés à la technologie maritime : cette langue a dû emprunter des mots pour désigner « bateau » et « voile », ce qui suggère que ses locuteurs étaient des gens de l’intérieur.

    Les langues germaniques, celtes et italiques sont apparentées par une origine commune (rappelons que ces trois langues sont toutes des langues « centum », avec un k dur). Cela ressort clairement de leur grammaire, de leur prononciation et de leur vocabulaire de base (en anglais father – mother – brother, en vieil irlandais athir – máthir – bráthir; en latin pater – māter – frāter). Mais les relations entre ces langues ne sont pas équivalentes. Le celte et l’italique sont généralement considérés comme plus proches l’un de l’autre que chacun d’eux ne l’est du germanique, à l’image de jumeaux ayant un troisième frère ou une troisième sœur. Les deux premières familles forment les superlatifs de la même manière, tandis que le germanique le fait différemment (Tant les langues italiques que les langues celtiques forment les superlatifs à l’aide de dérivés de la terminaison proto-indo-européenne *-ismmo-, ce qui donne -ssimo en italien, comme dans « massimo », et « is » en irlandais, tandis que les langues germaniques utilisent *-isto- (qui donne « -est » en anglais, comme dans « biggest »). Le germanique possède également toute une classe de verbes, les verbes dits « modaux », qui font défaut aux deux autres familles. Il s’agit de verbes qui sont placés avant un autre verbe, à l’infinitif, pour exprimer la possibilité, l’intention, la capacité ou la nécessité (exemples en anglais : « must », « shall » et « could »). Certains linguistes soupçonnent que l’italique et le celte ont émergé à partir d’une seule et même langue, peut-être éphémère, l’italo-celtique, tandis que le germanique serait apparu séparément. Ils pensent également que ces trois langues se sont séparées du proto-indo-européen très tôt, avant le changement centum-satem (passage du k dur au s doux devant certaines voyelles) vers 1000 av. n. è.

  6. Les emprunts d’une langue

    Les emprunts aident également à situer ces langues préhistoriques dans le temps et dans l’espace. Ceux-ci se répartissent en trois catégories : les emprunts que les langues italiques, celtiques et germaniques se sont mutuellement faits; les emprunts qu’elles ont reçus de branches sœurs qui ont disparu avant qu’elles puissent être consignées par écrit; et les emprunts provenant des langues non indo-européennes qui dominaient le continent lorsque les premiers locuteurs indo-européens sont arrivés.

    1. Les emprunts mutuels

      Parmi les emprunts que les trois branches survivantes se sont mutuellement faits, ceux entre le germanique et le celte sont plus évidents qu’entre le germanique et l’italique, comme si les deux premières avaient été plus proches géographiquement. Très tôt, par exemple, le celte a transmis son mot désignant le « roi », *rig-, au germanique, où il est devenu *rik- (la racine de l’allemand Reich et du néerlandais rijk, signifiant « empire »). Nous savons que ce mot provient du celte car, parmi les trois branches, seule celle-ci a transformé le ē du proto-indo-européen *h3rēg en un i (la branche italique a conservé le ē, comme dans le latin rex). Pensons à Vercingétorix, le roi gaulois ou « roi suprême » – pour traduire littéralement son nom –, qui a mené une révolte infructueuse contre Jules César en 52 av. n. è.

    2. Les emprunts de branches sœurs disparues

      Curieusement, les langues sœurs indo-européennes disparues ont laissé leur empreinte fantomatique dans une poignée de mots désignant des animaux aux grands pieds : le néerlandais pad (crapaud), l’irlandais pata (lièvre), le gallois pathew (loir). Ces emprunts laissent également entrevoir la proximité ancienne entre les langues germaniques et celtiques, qui devaient être suffisamment proches pour emprunter à la même langue disparue.

    3. Les emprunts provenant des langues non indo-européennes qui dominaient le continent

      Viennent ensuite les emprunts provenant des agriculteurs néolithiques d’Europe. De ces autochtones, très probablement des femmes qu’ils avaient enlevées ou prises pour épouses, les Indo-Européens ont absorbé une multitude de mots désignant des plantes et des animaux qui étaient rares, voire absents, de la steppe. Parmi ceux-ci figuraient « alouette », « merle », « navet » et peut-être un mot signifiant « taureau » (*tauro-), racine des mots « taureau », « Minotaure » et « toréador ». Le vocabulaire reflétait la répartition de la flore et de la faune qu’il décrivait. Dans le sud tempéré de l’Europe, les immigrants ont adopté des mots qui deviendraient cupressus (cyprès), ficus (figuier), lilium (lis) et rosa (rose) en latin. Des cueilleurs qui hantaient les dunes balayées par le vent de la côte nord du Jutland, ils ont acquis un mot qui est devenu le proto-germanique *selhaz, et finalement le mot anglais « seal » (phoque).

      Ces emprunts, qui sont encore utilisés aujourd’hui, sont plus anciens que les langues indo-européennes qu’ils enrichissent, puisque les agriculteurs les ont apportés en Europe des milliers d’années plus tôt, en provenance du Proche-Orient (bon nombre d’entre eux pourraient être d’origine hatti). Certains pourraient être encore plus anciens, si les agriculteurs les ont à leur tour empruntés aux chasseurs-cueilleurs qui habitaient l’Europe à leur arrivée. Et avec les mots vinrent les connaissances. C’est alors, enfin, que les Indo-Européens se sont dotés d’un mot pour désigner l’« abeille » (*bhi-), probablement parce que leurs épouses autochtones enseignaient à leurs enfants l’art de l’apiculture sylvestre — comment attirer un essaim dans un arbre creux ou une autre cavité et en récolter périodiquement le miel.

  7. Séparation des langues celte, italique et germanique

    Migrations des langues celtiques et italiquesEn combinant ces indices linguistiques avec les preuves archéologiques et génétiques, certains linguiste s avancent que l’ancêtre immédiat des trois branches — italique, celtique et germanique — était parlé pendant le boom minier qui a marqué le début de l’âge du bronze en Europe. À la frontière tchéco-allemande actuelle, qui aurait pu coïncider approximativement avec la frontière entre les mondes de la culture de la céramique cordée et de la culture campaniforme, se dressent les Erzgebirge, ou « Monts Métallifères » — le seul endroit en Europe continentale où le cuivre et l’étain se trouvent ensemble. À partir de 2000 av. n. è., cette région abritait un certain nombre de villes qui faisaient office à la fois de centres importants de production métallurgique et de lieux de culte. Elles auraient attiré des gens issus de ces deux mondes, qui apportaient avec eux un kaléidoscope de dialectes encore mutuellement compréhensibles. Vers 1600 av. n. è., l’essor s’est transformé en déclin dans les monts Métallifères, et les gens ont quitté la région à la recherche de meilleures perspectives. Cela aurait pu marquer le moment de la scission entre les dialectes germaniques, qui sont restés dans le nord, et les dialectes italo-celtiques, qui se sont déplacés vers le sud-est.

    Certains de ces émigrés se sont installés dans la plaine hongroise, le long des anciennes routes commerciales reliant la Baltique à la mer Égée (ces routes sur lesquelles on transportait l’ambre et le bronze, entre autres). Là, ils ont construit une série de grands villages bien défendus, alignés le long d’un corridor formé par les fleuves Tisza et Danube. À l’instar de leurs ancêtres de la culture campaniforme, ces « Hongrois » vénéraient le soleil, mais contrairement aux habitants de Nebra, qui enterraient leurs morts, ils incinéraient les leurs, plaçant les cendres dans des urnes qu’ils enterraient ensuite dans les champs. Ce rite funéraire distinctif a alors commencé à se propager dans deux directions vers le nord-ouest à travers l’Autriche, et vers le sud-ouest en direction de la Slovénie et de l’Italie. Si une langue italo-celtique s’est répandue avec lui, selon cette hypothèse, alors là où le chemin se divisait en deux, les langues proto-italiques et proto-celtiques naissantes se sont séparées. Ce n’est qu’une théorie, mais la langue vénitienne, énigmatique et éteinte depuis longtemps, vient en quelque sorte l’étayer. On connaît environ quatre cents inscriptions vénitiennes, et certains linguistes en concluent que le vénitien n’était pas une langue italique, mais quelque chose de plus ancien : un vestige de la langue italo-celtique éphémère (ce qui signifie que si vous l’aviez entendue parler, vous auriez eu une petite idée de ce à quoi ressemblaient les langues de l’empereur romain Néron et de sa rivale, la reine celtique Boudica, lorsqu’elles ne faisaient qu’une). Certaines inscriptions vénitiennes ont été découvertes en Autriche et en Slovénie, précisément là où les langues italiques et celtiques auraient pu se séparer.

    À peu près à la même époque où les colonies hongroises ont vu le jour, des villes très similaires se sont développées dans le nord de l’Italie. Les archéologues constatent suffisamment de similitudes entre les deux — notamment le style de crémation dit « des champs d’urnes » — pour être convaincus qu’elles étaient reliées par le commerce et les mouvements de population. L’ascendance des peuples des steppes avait déjà atteint le nord de l’Italie vers 2000 av. n. è. (d’où elle s’est progressivement répandue vers le sud, en direction de la future ville de Rome), mais si les premiers à avoir apporté cette ascendance parlaient une langue indo-européenne, il s’agissait probablement de l’une de celles qui ont disparu. Les linguistes soupçonnent que l’ancêtre du latin soit arrivé plus tard, avec les migrants venus de Hongrie. Vers 1600 av. n. è., ces migrants s’établissaient dans la plaine du Pô, près de la ville actuelle de Parme, et à partir de cette époque, la population de la région s’est accrue. Les personnes qui fréquentaient ses marchés florissants, et qui portaient elles aussi des ancêtres des steppes, auraient pu faire du troc en proto-italique.

  8. Les bouleversements vers 1200 avant notre ère

    Les marchés ont prospéré jusqu’en 1200 av. n. è., une date qui marque l’effondrement des civilisations méditerranéennes, notamment celles des Hittites et des Grecs d’Homère —, tandis que la civilisation du nord de l’Italie et celle de la Hongrie disparaissent des archives archéologiques; c’est une date marquée aussi par une grande sécheresse. On assiste à un ralentissement économique général, ou peut-être une nouvelle vague de migration en provenance de la Hongrie a déclenché une crise en Italie. Des dizaines de milliers de personnes ont fui la vallée du Pô, se dispersant avec leur poterie et leurs dialectes vers d’autres régions de la péninsule italienne. Les linguistes pensent que, au cours de cette migration, le proto-italique s’est scindé en latin, en osque et en ombrien. Ces trois langues ont perduré suffisamment longtemps pour être consignées par écrit. Des graffitis en osque sur les murs de Pompéi guidaient ses habitants vers des points de rassemblement en cas de siège.

    Le deuxième flux de migrants en provenance de la Hongrie s’est dirigé vers le nord-ouest en traversant l’Autriche, transportant vraisemblablement les dialectes qui allaient devenir le proto-celte et transmettant le mot « roi » aux premiers locuteurs germaniques dans l’orbite desquels ils s’égaraient désormais. Depuis son berceau rhénan, le proto-celte s’est ensuite étendu, se fragmentant au fur et à mesure en gaulois, lépontique et celtibère à l’ouest, et en langues sœurs non documentées à l’est. Mais, on ne sait pas quand le Celte a atteint la Grande-Bretagne et l’Irlande — les seuls endroits où, outre la Bretagne en France, il est encore parlé aujourd’hui.

  9. La Grande-Bretagne et l’Irlande

    Migrations en Grande Bretagne et en IrlandeAprès l’arrivée des peuples campaniformes en Grande-Bretagne vers 2450 av. n. è., leur ADN a re mplacé environ 90 % du patrimoine génétique local, ainsi que l’ensemble des chromosomes Y. Le renouvellement fut tout aussi spectaculaire en Irlande lorsqu’ils traversèrent la mer d’Irlande environ deux cents ans plus tard. Une rupture génétique aussi radicale s’est presque certainement accompagnée d’une rupture linguistique, et les linguistes sont pratiquement certains que les peuples de la culture campaniforme ont introduit une langue indo-européenne dans ces îles, mais ils ne pensent pas que cette langue était le celte. Les dates ne concordent pas. Les campaniformes avaient disparu de la Grande-Bretagne et de l’Irlande vers 1800 av. n. è. (bien que leur héritage génétique ait perduré), et le proto-celte n’est apparu qu’au plus tôt vers 1500 av. n. è. Ce sont d’autres peuples qui ont introduit le celte; à ce moment-là, la langue des campaniformes s’est atrophiée puis a disparu. Une hypothèse suggère que ce sont des agriculteurs de l’actuelle France qui ont traversé la Manche en grand nombre vers 1200 av. n. è., mais certains linguistes estiment que cette date est encore trop précoce. Ils soupçonnent qu’un groupe d’immigrants plus récent a introduit le celte, groupe que les généticiens n’ont pas encore détecté.

    La manière dont le celte est arrivé en Irlande, et à quel moment, reste à bien des égards encore plus mystérieuse. Alors que la Grande-Bretagne a connu des vagues d’immigration après les campaniformes, qui ont laissé des traces dans son patrimoine génétique, ce n’a pas été le cas de l’Irlande. La composition génétique de sa population n’a pratiquement pas changé depuis l’âge du bronze, ce qui signifie que les Irlandais d’aujourd’hui font remonter la quasi-totalité de leur ascendance à ces archers vieux de quatre mille ans, avec leurs poignards de cuivre, leurs grands vases et leur (éventuelle) vénération du soleil. Le dilemme dans le cas de l’Irlande est le suivant : si ce ne sont pas des étrangers qui ont apporté la culture celtique sur leur île, comment y est-elle arrivée?

    Une première hypothèse propose que les Irlandais auraient pu se rendre en Grande-Bretagne pour le rapporter. En 2500 av. n. è., environ un million de personnes vivaient en Irlande, et ce nombre est resté relativement stable jusqu’en 800 av. n. è. Vers cette date, la population a chuté de façon drastique, mais ce déclin s’est inversé trois cents ans plus tard. Comme le profil génétique de la population est resté le même, on soupçonne qu’une catastrophe, peut-être liée à une période de pluies torrentielles qui a détrempé le nord-ouest de l’Europe vers 800 av. n. è., a déclenché une « fuite des cerveaux » des Irlandais vers la Grande-Bretagne. Trois siècles plus tard, les descendants de ces émigrants sont revenus à leurs racines en parlant une nouvelle langue : le celte.

    Selon une deuxième hypothèse le celte s’est implanté en Irlande bien plus tard. La culture campaniforme aurait pu survivre en Irlande jusqu’au 1er siècle de notre ère, lorsqu’un petit groupe de locuteurs celtiques britanniques a traversé la mer d’Irlande pour échapper à l’invasion romaine de la Grande-Bretagne. Ayant connu un certain succès économique et social dans leur nouvelle patrie, ils y sont devenus des modèles à suivre. Les Irlandais autochtones aspiraient à leur ressembler, et les plus ambitieux d’entre eux ont appris leur langue. Au fil du temps, le celte a pénétré de plus en plus de domaines d’activité, du politique au militaire, du commercial au religieux, jusqu’à ce qu’il trouve finalement sa place dans les foyers et la vie quotidienne des gens ordinaires. Mais les gens ordinaires auraient parlé cette langue celtique avec un fort accent campaniforme, et ce qui sortait donc de leur bouche était quelque chose de nouveau : la langue que nous appelons l’irlandais (ancien).

    Dans les deux hypothèses, le Celte est arrivé en Irlande par la Grande-Bretagne.

  10. L’expansion mystérieuse de l’indo-européen

    Les chercheurs sont confrontés au mystère de l’expansion rapide de l’indo-européen. Lorsque les Yamnaya sont arrivés en Hongrie, la population de l’Europe était estimée à sept millions d’habitants. Les migrants ne devaient pas être plus de quelques dizaines de milliers, et pourtant, en l’espace d’un millénaire, des langues dérivées de la leur étaient parlées partout sur le continent. Pour établir un parallèle avec notre époque, c’est comme si, au début du 20e siècle, après l’arrivée des immigrants italiens à New-Yorkais, l’ensemble de ces sept millions de personnes — y compris les Portoricains, les Afro-Américains, les protestants anglo-saxons blancs, les catholiques irlandais, les Juifs d’Europe de l’Est et tous les autres — tous s’étaient mis à jurer, à marchander et à prier en italien plutôt qu’en anglais, même si les italiens ne représentaient que 17 % de sa population. L’hypothèse dominante aujourd’hui est que ce fut une invasion violente : les peuples des steppes sont venus et ont imposé leurs langues. Mais comment?

    Un certain nombre de facteurs sont probablement en cause.

    1. Des preuves génétiques montrent que dès 2000 av. n. è., le peuple des steppes s’était étendu aussi loin à l’ouest que l’Irlande. En Grande-Bretagne et en Scandinavie, le renouvellement génétique dépassait les 90 %, sur la péninsule ibérique il atteignait 40 %, mais dans tous ces endroits, le remplacement du chromosome sexuel masculin était quasi total. Par tous les moyens, licites ou illicites, les migrants s’étaient unis aux femmes locales et avaient empêché les hommes locaux de transmettre leurs gènes. On ne pouvait exclure le viol, le meurtre, voire le génocide.

    2. Il y aussi le facteur temps. Si le renouvellement du patrimoine génétique avait pris seize générations plutôt que six, comme ce fut le cas en Grande-Bretagne après l’arrivée des premiers peuples de la culture campaniforme, il n’avait pas nécessairement été violent. On pouvait imaginer des vagues d’immigrants s’installant dans une région peu peuplée, et les nouveaux arrivants faisant poliment du commerce avec les autochtones pendant des décennies, voire des siècles, avant que les deux groupes ne commencent à se marier entre eux. À ce moment-là, les immigrants ne se considéraient peut-être plus comme tels, puisque des générations d’entre eux seraient nées sur place.

    3. Nous savons que la bactérie responsable de la peste, Yersinia pestis, était déjà présente en Europe à cette époque. C’est ainsi qu’une ou plusieurs épidémies dangereuses ont balayé l’Europe à la fin du Néolithique. La peste n’était d’ailleurs pas la seule maladie humaine d’origine animale à circuler à l’époque, et il est possible que les migrants des steppes — qui vivaient en étroite proximité avec leurs troupeaux — aient introduit ces maladies. Certaines estimations suggèrent que la population néolithique de l’Europe aurait été réduite de moitié. Or, la confrérie Yamnaya qui s’est aventurée hors d’une vallée fluviale pontique vers 3300 av. n. è. aurait pu être la seule à avoir survécu à une première épidémie de peste qui a décimé le reste de leur communauté. S’ils ont survécu grâce à une prédisposition génétique qui a renforcé leur immunité, ils auraient transmis cette prédisposition à leurs descendants, dont certains auraient pénétré en Europe, accompagnés de la bactérie, et se seraient installés sur les pâturages récemment abandonnés. Dans leur vision religieuse, les gens de l’avant-garde auraient pu imaginer que ses dieux leur ouvraient la voie, surtout si eux-mêmes restaient en bonne santé.

    4. La simple présence physique des Yamnaya aurait pu suffire à intimider les autochtones. Les historiens de l’Antiquité rapportent que les Germains et les Celtes mesuraient en moyenne six centimètres de plus que les centurions romains — ce qui, selon eux, suffisait à donner aux barbares un avantage psychologique. Les hommes de la culture Yamnaya mesuraient en moyenne dix centimètres de plus que les agriculteurs masculins qu’ils rencontraient. Ils devaient avoir une carrure nettement plus imposante et des voix plus graves. Leurs traits faciaux – mâchoire carrée, nez proéminent, yeux enfoncés – n’ont pas manqué d’impressionner leurs interlocuteurs, plus minces et à l’ossature plus légère, et ils ont peut-être renforcé cet effet en arborant des tatouages sur le front. Des traces des colorants qu’ils utilisaient ont été retrouvées sur leurs crânes.

    5. Mais le facteur le plus important est probablement la manière dont cette nouvelle civilisation s’est organisée et s’est perpétuée. Les Yamnaya ont apporté de la steppe un ensemble d’institutions qu’ils avaient perfectionnées au fil du temps pour maintenir la cohésion sociale sur de grandes distances et malgré de longues séparations. Ces institutions, qu’ils ont léguées à leurs descendants, se reflètent à la fois dans les traces matérielles qu’ils ont laissées derrière eux et dans les couches les plus profondes des langues indo-européennes.

  11. Les institutions des Yamnaya

    1. L’éducation

      Tout commençait dès l’enfance. Dès l’âge de sept ans environ, les garçons étaient confiés à des familles d’accueil. C’était un moyen d’apaiser les tensions pouvant découler de l’accumulation de fils au sein d’un même foyer, mais cela permettait également de consolider les alliances forgées par le mariage. Bien qu’une femme s’installe dans la maison de son mari, ses fils étaient envoyés chez des membres de sa famille, généralement chez l’un de ses frères. Un garçon pouvait recevoir une formation militaire de la part de son oncle maternel – qui faisait également office de père d’adoption –, dont il était souvent plus proche que de son père biologique. En vieil irlandais, les mots désignant « mère » et « père » (máhair, athair) faisaient référence à ses vrais parents, tandis que les diminutifs plus affectueux muimme et aite étaient réservés à ses parents d’adoption. La mythologie européenne regorge de frères d’adoption qui étaient également de meilleurs amis, voire des amants, depuis Achille et Patrocle dans le monde hellénistique jusqu’à Cu Chulainn (prononcé « Koo Hullin ») et Per Diad dans le monde celtique. Vers l’âge de quatorze ans, conformément au système des groupes d’âge, les garçons issus de l’élite partaient dans la nature pour faire leurs preuves, puis revenaient à vingt et un ans pour prendre leur place dans la société. Mais ils conservaient leurs liens les uns avec les autres tout au long de leur vie, formant des alliances lorsque le besoin s’en faisait sentir et entretenant des liens réciproques d’amitié d’hôte, parfois sur plusieurs générations.

    2. Le développement d’une élite

      Les généticiens ont observé ce qui pourrait être la signature génétique de ces coutumes. Pour commencer, les populations de la culture de la céramique cordée et de la culture campaniforme présentaient une grande diversité génétique, comme si de jeunes hommes issus de clans différents avaient choisi des conjointes en dehors de leur groupe, peut-être dans les territoires nouvellement occupés. Dans les deux cas, la diversité génétique a fini par s’effondrer, et une ou quelques lignées du chromosome Y en sont venues à dominer la population masculine. Cela pourrait refléter la formation d’une élite, car des règles strictes en matière de mariage et d’héritage concentraient le pouvoir et la richesse entre les mains de quelques clans. La lignée dominante était différente dans les mondes de la culture campaniforme et de la culture de la céramique cordée, comme si un clan qui avait été de rang inférieur dans la culture de céramique cordée s’était ensuite distingué, acquérant un statut d’élite chez les campaniformes. Il est possible que la rivalité entre les bandes de guerriers adolescents, avides de gloire et de butin, ait bouleversé la hiérarchie sociale, ou qu’une élite guerrière de la culture de la céramique cordée ait cédé la place à une élite sacerdotale dans la culture campaniforme. Un tel remaniement a peut-être eu lieu plus tôt, dans la steppe pontique, donnant naissance à une élite que nous appelons les Yamnaya.

    3. Le mariage et la famille

      Une étude allemande récente offre un aperçu de la vie indo-européenne dans le microcosme d’une vallée du sud de l’Allemagne ainsi que des coutumes et des conventions qui ont permis aux langues indo-européennes de se propager à travers l’Europe. Vers 2500 av. n. è., le fond de la vallée du fleuve Lech était parsemé de fermes, dont chacune possédait son propre cimetière. À partir des dents retrouvées dans ces cimetières, les chercheurs ont pu dresser un portrait des habitants de la vallée au cours des huit cents années suivantes — c’est-à-dire pendant la période où l’Europe subissait une transformation génétique et où l’âge du cuivre cédait la place à celui du bronze. Avec une précision fascinante, ils ont décrit les liens de parenté de ces personnes, leurs pratiques matrimoniales et leur état de santé, voire leurs attitudes envers l’amour et les enfants.

      L’analyse des isotopes présents dans l’émail de leurs dents a révélé que certaines des femmes enterrées dans ces cimetières avaient grandi à des centaines de kilomètres de là. Si ces femmes « étrangères » avaient eu des enfants, ceux-ci n’avaient pas été enterrés avec elles. Une deuxième catégorie de femmes avait grandi plus près, peut-être dans la vallée voisine, et à l’exception de leurs filles adultes, leurs enfants étaient enterrés dans les mêmes cimetières qu’elles. Partant du fait que les auteurs de l’étude n’ont trouvé aucun demi-frère ou demi-sœur dans les cimetières — ce qui signifie que tous les frères et sœurs avaient la même mère et le même père —, ils ont conclu que les deux catégories de femmes étaient probablement des coépouses (plutôt que des épouses se succédant dans le cadre d’une relation monogame) et que ces coépouses avaient rempli des rôles différents. La coépouse « étrangère » ou « sociale » aurait pu apporter du prestige et des relations, tandis que la coépouse locale mettait au monde les enfants. L’épouse « sociale » n’était pas nécessairement sans enfant; elle avait peut-être laissé ses propres enfants dans sa région d’origine, ou les avait confiés à des familles d’accueil. Mais une fois installée dans son nouveau foyer, elle était disponible pour aider à élever ceux de sa coépouse. Les deux épouses semblent avoir été considérées sur un pied d’égalité, puisqu’elles ont été enterrées avec des objets funéraires aussi nombreux et aussi coûteux que ceux de leur mari.

      On imagine alors le chef de chaque ferme se rendant une fois par année dans une ville du nord — peut-être au cœur du boom minier de la Bohême — pour négocier des maris pour ses filles en âge de se marier et des familles d’accueil pour ses plus jeunes fils. Outre ses avantages sociaux, cela aurait constitué un moyen efficace de transmettre des connaissances et des compétences à une époque où l’alphabétisation et les écoles techniques n’existaient pas encore. Les épouses étrangères auraient pu servir de dépositaires du savoir-faire technologique. Si la fille d’un fondeur, d’un tisserand ou d’un potier de Bohême avait observé ses parents au travail, en jouant un rôle pratique de plus en plus important à mesure qu’elle grandissait, elle aurait été en mesure de transmettre ces compétences à la famille de son mari. Aucun de ces métiers ne nécessite une force physique particulière.

      Peu d’hommes auraient envoyé leur fils de sept ans ou leur fille de seize ans faire seul un voyage de cinq cents kilomètres, avec des loups, des ours et des assassins potentiels qui rôdaient derrière chaque arbre; le fait que de tels voyages fussent couramment entrepris suggère donc qu’il existait un réseau de routes, de gués et d’auberges. Les marchandises – tant humaines que de bronze – voyageaient probablement dans les mêmes caravanes, escortées par des guerriers qui se reconnaissaient grâce à leurs confréries d’adolescents ou qui brandissaient leurs épées (dont les poignées portaient des symboles de fraternité ou d’autres identités de groupe) en guise de passeports. Malgré cette protection armée, un tel système n’aurait pas pu fonctionner pendant huit cents ans dans un contexte de conflits constants. Des violences ont peut-être éclaté de temps à autre, mais la paix était probablement la norme.

      La polygamie — ou plutôt la polygynie, qui désigne le fait pour un homme d’avoir plusieurs partenaires plutôt que plusieurs épouses — n’était en aucun cas une invention indo-européenne. C’était la norme dans le monde antique, et même à l’époque des Grecs et des Romains, pour qui le mariage était censé être monogame, les sociétés toléraient que des hommes mariés couchent avec d’autres femmes et reconnaissent les enfants issus de ces unions. Il est toutefois possible que la forme pratiquée dans la vallée de la Lech explique en partie le succès des Indo-Européens dans l’imposition de leurs langues et de leurs coutumes.

    4. L’esclavage

      L’espérance de vie était alors bien plus faible; en moyenne, une femme avait peu de chances de dépasser la trentaine. Mais si la mère biologique d’un enfant décédait, dans une ferme de la vallée de Lech, d’autres femmes pouvaient prendre le relais en tant que mères de substitution et assurer la survie de cet enfant. Il y avait bien sûr la « co-épouse » présumée, mais on trouvait également une troisième catégorie de femmes dans les cimetières. Les femmes de cette catégorie avaient grandi dans la région, mais n’avaient aucun lien de parenté avec les autres personnes inhumées dans le cimetière où elles reposaient. Elles ont reçu des enterrements simples, sans objets funéraires. Les auteurs de l’étude soupçonnent qu’il s’agissait d’esclaves domestiques.

      L’esclavage était peut-être déjà courant en Europe il y a quatre mille ans, mais il prenait probablement une forme différente de celle de l’esclavage à l’époque romaine, par exemple. L’une des raisons qui permettent de le penser est d’ordre linguistique. Le mot latin famulus, qui signifie « esclave », avait son équivalent en osque, famel, ce qui indique que les locuteurs de la langue mère proto-italique avaient déjà une notion d’« esclave » et un mot pour l’exprimer : *famelo-. Mais famulus est étroitement lié au mot latin désignant la « famille », familia. Cela suggère à son tour qu’un esclave aurait pu être considéré comme un membre à part entière de la famille. Il ou elle ne jouissait pas du même statut que les enfants de cette maisonnée, mais on pouvait aussi demander aux enfants d’accomplir des tâches subalternes, et les uns comme les autres étaient soumis à l’autorité du pater familias. Les uns comme les autres auraient également pu être envoyés avec les caravanes, vers des mondes au-delà de leur horizon. Les frontières entre les libres et les non-libres allaient, avec le temps, devenir plus nettement définies, mais dans l’Europe de l’âge du bronze, elles étaient peut-être encore assez floues.

    5. La santé

      Si les humains parcouraient de grandes distances, il en allait de même pour les germes qui les infectaient. Un squelette sur dix dans les cimetières de la vallée du Lech était infecté par la bactérie de la peste, ce qui indique que la maladie y était endémique. Des découvertes similaires à travers l’Europe suggèrent que les épidémies de peste suivaient les cours d’eau, ces voies éternelles de communication et de commerce. Pourtant, l’afflux constant de personnes venues de contrées lointaines, sous la forme d’épouses et de fils adoptifs, pourrait également expliquer pourquoi la communauté a survécu à ces épidémies. En remplaçant les morts, ils renforçaient la résilience des clans. Ils contribuaient aussi, potentiellement, à accroître leur fécondité. Si l’épouse sociale allaitait parfois des enfants qui n’étaient pas les siens, elle aurait pu « libérer » sa coépouse afin qu’elle puisse concevoir à nouveau plus tôt, puisque l’allaitement peut agir comme un moyen de contraception. Les Indo-Européens étaient peut-être simplement doués pour avoir des enfants et les maintenir en vie. S’ils ont maintenu cette pratique au fil des générations, l’ascendance des steppes se serait répandue au sein de la population, et les langues indo-européennes avec elle.

    6. Le transport et les déplacements

      Les études sur la parenté et les coutumes, comme celle menée dans la vallée du Lech, transforment la compréhension qu’ont les préhistoriens de la façon dont les peuples se déplaçaient dans le monde antique. Les périples épiques menés par des hommes à cheval ont peut-être contribué au renouvellement du patrimoine génétique européen et à la diffusion des langues, mais un facteur plus important a probablement été les déplacements cumulatifs, plus modestes, des femmes et des garçons — ce trafic d’êtres humains à une échelle non moins épique qui a défini les sociétés de langue indo-européenne dès leurs débuts. Et bien que certains hommes aient pu engendrer de nombreux enfants, l’impressionnant héritage génétique d’une poignée d’individus — dont le patriarche du premier clan Yamnaya — tient probablement davantage à la croissance naturellement exponentielle de leurs lignées au fil des générations qu’à leurs prouesses sexuelles personnelles.

    7. L’usage de l’alcool

      Même avant le Néolithique, les humains avaient presque certainement expérimenté des sources naturelles d’intoxication telles que les fruits pourris, et avaient été tour à tour effrayés et exaltés par leurs effets. On a même avancé que la religion était née de ces expériences : les peuples préhistoriques franchissaient les portes de la perception et découvraient des dieux de l’autre côté. On pense que les agriculteurs originaires du Proche-Orient ont été les premiers à maîtriser le processus de fermentation, mais ce sont les peuples des steppes qui ont fait de la consommation d’alcool une obligation sociale.

      L’alcool est, malheureusement, difficile à détecter dans les vestiges archéologiques. Les archéologues ont surtout recherché des gobelets contenant des traces de céréales, de raisin ou du pollen piégé dans le miel. Cette piste de recherche, combinée à des références linguistiques et mythologiques à la consommation d’alcool, les convainc que, du moins en Europe, l’alcool était au cœur des rituels indo-européens. C’était le lubrifiant qui a facilité la diffusion des langues indo-européennes à travers un réseau d’alliances en pleine expansion.

      Les linguistes historiques qui passent au peigne fin les ramifications de la diaspora indo-européenne supposent que tout aurait pu commencer par une boisson à base de miel, puisque les mots dérivés de *medhu (hydromel) sont omniprésents. Dans la salle d’Odin, le Valhalla, les valkyries servaient des cornes d’hydromel aux guerriers tombés au combat, et lorsque Zeus voulut faire vomir ses frères et sœurs par son père, il fit boire au vieux Titan fou une boisson au miel corsée. Le lait de jument fermenté a peut-être constitué une autre boisson des débuts. Le vin et la bière ont rejoint le bar au fil du temps, et se sont vu attribuer leur propre dieu (Dionysos chez les Grecs, Bacchus chez les Romains).

      La consommation d’alcool n’était pas considérée comme une pratique décadente dans le monde indo-européen, du moins pas au départ. Elle revêtait un caractère symbolique, indissociable des rites et des contrats les plus importants. Elle scellait les serments et consacrait les rois. « Il ne sera pas roi d’Irlande, à moins que la bière de Cuala ne lui parvienne », affirme l’ensemble de mythes irlandais connu sous le nom de Cycle des Rois. Le nectar des dieux conférait l’immortalité, mais aussi la sagesse et l’inspiration poétique; c’est pourquoi, dans la mythologie indo-européenne, il était sans cesse volé. L’oiseau de feu russe (dont la capture exige du héros qu’il entreprenne une quête redoutable) et le mythe grec de Prométhée (qui a dérobé le feu aux dieux pour le donner aux humains) sont deux variations sur le thème indo-européen du vol du jus ardent du ciel. Promētheús signifiait à l’origine « celui qui vole », et non « prévoyance » comme on le traduit parfois. Son équivalent exact apparaît dans un mythe védique sur le vol du feu : pra math- (« voler »).

      On ne sait pas avec certitude si les Yamnaya buvaient de l’alcool. Ils préféraient peut-être fumer du cannabis, puisqu’ils ont dispersé ses graines carbonisées jusqu’en Europe (les agriculteurs qu’ils ont rencontrés semblaient préférer les effets narcotiques du pavot à opium). La culture de la boisson semble s’être répandue à travers l’Europe avec les peuples de la culture de la céramique cordée et de la culture campaniforme, et elle a été perpétuée par leurs héritiers, les Celtes, les Romains et les Germaniques, ainsi que par les Baltes et les Slaves. À un certain moment, probablement dès le troisième millénaire avant notre ère, la consommation d’alcool s’est associée à la chope à deux anses. Une fois que cet objet a fait son apparition en Europe, il n’en est plus jamais parti. Lorsque les Anglais s’écriaient Laet hit cuman! (« Qu’il vienne! ») alors qu’ils faisaient la fête la veille de la bataille d’Hastings, ils ne faisaient pas référence à l’armée de Guillaume le Bâtard, mais à la « coupe d’amour », cette chope à deux anses qui circule encore aujourd’hui après le souper dans certains collèges d’Oxbridge.

    Bref, ce sont donc principalement des mécanismes sociaux qui ont favorisé la diffusion des langues indo-européennes. S’il y a sans doute eu une certaine contrainte au début, un point de basculement a dû être atteint dans chaque région lorsque tant de gens parlaient une langue indo-européenne que ceux qui ne la parlaient pas l’ont adoptée volontairement. D’abord, ils sont devenus bilingues, puis ils ont cessé de parler les anciennes langues à leurs enfants. Les parents estimaient qu’il valait mieux que la prochaine génération maîtrise couramment la langue du pouvoir et de la richesse, ou bien les adolescents, en train de se forger leur propre vision du monde, en décidaient ainsi par eux-mêmes. Les îlots un peu partout se sont étendues et ont fini par se rejoindre, formant la mosaïque qui existait au début de l’histoire.

  12. Le celte

    Guerrier celte à l'âge du fer -AllemagneLe Celte stéréotypé portait une cape à carreaux et des culottes, se blanchissait les cheveux à la chaux et s’exprimait par énigmes. Les Grecs les appelaient les « Keltoi », les Romains les « Celtae » ou les « Gallatae », mais ces premiers chroniqueurs étaient parfois assez flous quant à la différence entre eux et les tribus germaniques. Pour le géographe grec Strabon, qui écrivait à l’époque de César, les Germaniques n’étaient que des Celtes à l’extrême, plus grands, plus sauvages et aux cheveux encore plus blonds. Les Celtes étaient « fous de guerre » mais pas malveillants, et très friands de festins. Les Romains les décrivaient se précipitant au combat nus, ne portant que le torque sacré, ce collier qui leur conférait une protection divine, du moins le croyaient-ils.

    En réalité, les Celtes ne formaient pas un seul peuple, mais une fédération lâche de tribus parlant différentes langues celtiques. Leur art était très sophistiqué, tout comme leur travail des métaux, et c’étaient des guerriers habiles. Bien que nous ne soyons pas sûr quand les langues celtiques ont atteint la Grande-Bretagne ou l’Irlande, l’aire de diffusion des langues celtiques a probablement atteint son étendue maximale vers le 3e siècle av. n. è. Au siècle précédent, les Gaulois avaient traversé les Alpes pour s’installer dans le nord de l’Italie, où leur langue avait absorbé sa cousine lépontique. À l’est, profitant de la confusion qui a suivi la mort d’Alexandre le Grand en 323 av. n. è., les Celtes avaient quitté le bassin des Carpates pour se diriger vers les Balkans, et au siècle suivant, ils ont envahi la Grèce. Un contingent, parlant une langue apparentée au gaulois, a traversé le Bosphore et s’est établi dans les hautes terres de l’Anatolie centrale, près de l’ancienne capitale hittite, Hattusa.

  13. Le latin

    Lorsque la ville de Rome fut fondée, au 8e siècle av. n. è., l’Italie était gouvernée par les Étrusques. Les deux peuples partageaient des origines steppiques, probablement parce que des locuteurs italiques s’étaient mariés au sein de la société étrusque, mais les Étrusques parlaient une langue non indo-européenne. Vers 500 av. n. è., les Romains de langue latine s’étaient libérés du joug étrusque, et bien que les Étrusques aient continué d’exercer une forte influence sur eux, ce sont la langue romaine et l’identité romaine qui finirent par dominer leurs sociétés fusionnées. (La preuve en est que nous connaissons les Étrusques sous le nom que leur ont donné les Romains, plutôt que sous celui qu’ils se donnaient eux-mêmes : Rasenna.)

    Pendant un certain temps, l’osque, la langue des Sabins, fut plus répandue que le latin, mais vers 250 av. n. è., les Romains avaient conquis la majeure partie de l’Italie continentale et le latin avait étouffé ses langues sœurs. Au cours du siècle suivant, ils s’emparèrent du nord de l’Italie aux dépens des Celtes, puis ils tournèrent leur attention vers la Grèce. Les Romains étaient toutefois tellement impressionnés par le savoir grec que la langue grecque fut épargnée du sort réservé aux autres victimes du latin. Au cours des dernières décennies précédant l’ère commune, le poète romain Horace écrira : Graecia capta ferum victorem cepit... (La Grèce captive a capturé son conquérant sauvage...).

    Le grec était une autre langue indo-européenne (dont nous raconterons l’histoire singulière plus loin), mais en absorbant des centaines de mots grecs, le latin les a modelés selon ses propres règles grammaticales. Il les a ensuite diffusés dans les territoires qu’il a conquis, en même temps que ses propres mots, à mesure que l’Empire romain s’étendait. Le monde latin s’est étendu en grande partie aux dépens de celui des Celtes, mais les choses ne se sont pas résumées à un simple passage docile des Celtes vaincus au latin. Les Celtes de la péninsule ibérique ont entendu le bruit des pas des centurions romains qui approchaient dès la fin du 3e siècle av. n. è., mais le celtibère est attesté bien après la chute de la péninsule ibérique — jusqu’au règne de l’empereur Auguste, plusieurs centaines d’années plus tard. Les Celtes d’Anatolie furent finalement absorbés par l’Empire romain d’Orient et apprirent à parler sa lingua franca, le grec, mais le celte resta longtemps leur langue maternelle. (L’apôtre Paul s’adressait à eux – en grec – dans sa lettre aux Galates).

    L'italie vers l'an 500 av. n. è.L'italie vers l'an 500 av. n. è.

     

  14. Le gaulois

    Le gaulois, quant à lui, a survécu aux guerres gauloises des années 50 av. n. è. pendant au moins quatre cents ans. Son arrêt de mort est venu des tribus germaniques qui ont envahi la région lors de l’effondrement de l’Empire romain d’Occident. En fait, Vercingétorix a peut-être eu sa revanche posthume. Bien que les villes conquises de la Gaule aient adopté le latin comme langue administrative, le gaulois a survécu dans les campagnes et a laissé son empreinte dans le français. La façon française d’écrire « quatre-vingts » est un vestige du système de comptage vigésimal gaulois au sein du système romain, par ailleurs décimal. Comme l’a dit un jour le celtiste Henri Hubert, « le français est du latin prononcé par les Celtes et mis au service de l’esprit celtique ». Les Britanniques ne se sont pas non plus convertis au latin après l’invasion romaine de 43 de notre ère. Une élite bilingue a émergé, grâce à laquelle des centaines de mots latins ont fait leur entrée dans le celte (britannique). Mais les masses ont continué à parler le celte. Parmi les mots gaulois qui sont entrés dans la langue française, notons : bouleau, sapin, lotte, mouton, charrue, sillon, lande, boue.

  15. Le proto-germanique

    Le proto-germanique est resté plus ou moins à l’écart dans son cœur historique jusqu’au 3e siècle de notre ère environ, moment où il s’est scindé en trois branches : septentrionale, occidentale et orientale. Le groupe septentrional comprend toutes les langues modernes issues du vieux norrois, la langue des Vikings et de l’Edda poétique : le norvégien, le suédois, le danois, l’elfdalien, l’islandais et le féroïen. Parmi ses parents occidentaux, on trouve l’allemand, le néerlandais, le frison et l’anglais, tandis que le seul membre du groupe oriental pour lequel nous disposons de témoignages écrits est le gothique, aujourd’hui éteint. Le gothique fut probablement la première langue à quitter le berceau du proto-germanique, d’où elle s’est d’abord orientée vers la Roumanie et les terres au nord de la mer Noire, avant de se propager vers l’ouest en direction de la Gaule, de l’Espagne et de l’Italie sous ses dialectes ostrogoth et wisigoth. Bien après sa disparition en Occident, une variante du gothique était encore parlée dans son ancien bastion de la Crimée, où elle s’est éteinte au 18e siècle.

  16. Le germanique

    À l’ouest de l’Elbe, le latin a conservé ses territoires conquis même après l’effondrement de l’empire romain. Ni l’arrivée du christianisme, ni les invasions germaniques, ni un mini-âge glaciaire, ni la peste de Justinien n’ont réussi à le déloger. Il a toutefois évolué, d’abord sous l’influence des Celtes, puis sous celle des Germains. Les royaumes germaniques qui surgirent des cendres de l’empire — outre les Ostrogoths et les Wisigoths, les Burgondes et les Vandales de langue germanique orientale, ainsi que les Francs et les Lombards de langue germanique occidentale — adoptèrent la langue du peuple, le latin. C’est leur prononciation « barbare » qui poussa le latin vulgaire à se diversifier en dialectes qui s’épanouiront ensuite sous la forme des langues romanes, l’oc, l’oïl et le si de Dante.

    Il semble qu’un phénomène différent se soit produit le long des anciennes frontières impériales. Les locuteurs du latin qui vivaient près du Rhin ont adopté l’allemand. Vers Rotterdam, à l’embouchure du fleuve, cela a donné naissance au néerlandais. Plus près des Alpes, là où le fleuve prend sa source, c’était le haut-allemand (comme dans « allemand des Hautes-Terres »), qui se distingue aujourd’hui du bas-allemand parlé plus au nord principalement par la façon dont les consonnes étaient prononcées. Un p du bas-allemand est devenu un pf ou un f du haut-allemand (donnant apfel au lieu de appel, pour « pomme »), le t est devenu un s ou un ts (transformant twee, « deux », en zwei); et le k est devenu un ch (transformant maken, « faire », en machen).

    À l’est de l’Elbe, les Slaves ont suivi les Goths vers le sud-est et leurs langues ont supplanté le gothique. Ce n’est que dix siècles plus tard que les Germaniques ont reconquis une partie du territoire qu’ils avaient perdu à l’est. La forme qui s’est alors répandue était le haut-allemand, qui a bénéficié du fait d’être la langue dans laquelle Martin Luther avait traduit la Bible, ainsi que la première langue du livre imprimé dans le monde germanophone.

    En fait, le seul gain territorial significatif du germanique après la chute de Rome fut l’Angleterre. Au 5e siècle de notre ère, des locuteurs du bas-allemand originaires de la région du Jutland se dirigèrent en grand nombre le long de la côte de la mer du Nord et traversèrent la Manche. Certains Celtes britanniques s’enfuirent vers le nord et l’ouest pour leur échapper, implantant le gallois et le cornique là où ils trouvèrent refuge, mais la majorité adopta la langue des immigrants et, parlant l’allemand avec une intonation celtique, inventa l’anglais ancien. (La divergence entre le gallois et le cornique pourrait avoir été accélérée par la prononciation exotique de l’élite latinophone qui suivait de près les Celtes, étant elle-même persona non grata dans les nouveaux centres de pouvoir anglo-saxons.) Des indices suggérant que les Britanniques se sont convertis sous la contrainte sont fournis par Bède le Vénérable, un moine anglais qui a décrit ce qui s’est passé quelques siècles plus tard. Les Angles, les Saxons et les Jutes, écrit Bède, « se multiplièrent à tel point qu’ils devinrent redoutables pour les autochtones ».

  17. L’anglais

    L’anglais ancien lui-même corrobore les dires de Bède et de ces quelques autres moines qui ont fait allusion à la violence déchaînée contre les Britanniques. Sur le continent, les Germaniques désignaient tous les étrangers – c’est-à-dire les Celtes et les Romains – par le terme *walhaz. *walhaz est à l’origine du mot « wallon », terme encore utilisé pour désigner les francophones les plus septentrionaux d’Europe, mais aussi de « noyer » (à l’origine, une noix provenant de France). En vieil anglais, le mot est devenu wealh, qui est à l’origine du mot « Welsh » (gallois). Il signifiait toujours « étranger », mais désignait désormais spécifiquement un Britannique de langue celtique. Et il a acquis une deuxième signification effrayante, celle d’« esclave ». L’anglais n’a pratiquement conservé aucun mot celtique, mais parmi les rares qu’il a retenus figurent « ass » (âne), « hog » (porc) et « brock » (blaireau).

    Les migrations en Grande-BretagneAu 8e siècle de notre ère, une autre vague de migrants germanophones a commencé à arriver en Angleterre : les Vikings. Mais les Vikings, bien qu’ils aient apporté quelques mots à l’anglais et modifié sa grammaire, n’ont laissé qu’une empreinte linguistique relativement légère. Cela s’explique peut-être par le fait que le vieux norrois et le vieil anglais étaient encore suffisamment proches pour que leurs locuteurs respectifs puissent communiquer, bien qu’à un niveau élémentaire, sans prendre la peine d’apprendre la langue de l’autre (de la même manière que des locuteurs monolingues de l’italien peuvent se débrouiller en Espagne aujourd’hui, et vice versa). Le vieux norrois avait disparu d’Angleterre en l’espace de quelques centaines d’années, ne laissant qu’une trace infime dans le lexique anglais et quelques noms de lieux indélébiles — parmi lesquels Grimsby, Skegness et Whitby. (En revanche, les Vikings ont facilement imposé leur langue en Islande, car à leur arrivée, à part quelques moines irlandais, il n’y avait personne là-bas.)

    La langue suivante à envahir la Grande-Bretagne, au 9e siècle de notre ère, fut une autre langue romane : le français normand. Les Normands n’étaient qu’à une demi-douzaine de générations de leurs racines vikings et s’étaient eux-mêmes convertis au français relativement récemment (d’où le terme « normand », une déformation de Norðmenn ou « hommes du nord »). Ils le parlaient encore avec un accent nordique, et c’est leur variante du français qui devint la nouvelle langue de prestige en Angleterre, sans toutefois jamais devenir la langue des Anglais. Le débat qui ouvre le roman de Walter Scott de 1819, Ivanhoé, en offre une illustration frappante : un porcher et un bouffon y discutent de la façon dont un ox, un calf et un pig sont des mots allemands dans la cour de la ferme, mais deviennent français une fois présentés, une pomme à la bouche, à la table du seigneur (beef vient de boeuf, veal de veau, pork de porc).

    Les linguistes se sont longuement disputés sur la manière dont l’anglais germanique a su conserver son essence face à cette offensive des langues romanes, mais le consensus est qu’il a résisté. Bien qu’il ait reçu un afflux massif de mots latins (et grecs) par le biais du français normand, ainsi que de nouvelles règles d’orthographe et de prononciation, il est resté reconnaissable comme anglais. À peu près à l’époque des invasions anglo-saxonnes, des esclavagistes irlandais ont établi des colonies en Écosse et sur l’île de Man, y implantant le gaélique écossais et le mannois. Des migrants cornouaillais ont traversé la Manche pour fonder une colonie à l’extrémité nord-ouest de la France. C’est là qu’ils ont peut-être rencontré les derniers locuteurs du gaulois, la langue dans laquelle Vercingétorix avait prononcé ses derniers mots avant que César ne le fasse exécuter à Rome en 46 av. n. è. Sous l’influence du gaulois, le cornique est devenu le breton.

    Le celte a continué à prospérer dans son bastion irlandais, pendant un certain temps. Au 12e siècle, les Anglo-Normands, avides de terres, ont traversé la mer d’Irlande depuis l’Angleterre. Ils ont rapidement adopté l’irlandais, mais les commerçants et artisans anglais des classes populaires qui faisaient partie de leur suite ont continué à parler leur langue maternelle. L’anglais a ensuite connu un déclin en Irlande, mais il a été réintroduit avec zèle, parallèlement au protestantisme, lors des « plantations » des 16e et 17e siècles — période durant laquelle la Couronne anglaise a confisqué les terres appartenant aux Irlandais et encouragé les Anglais à s’y installer. Après la dévastatrice famine de la pomme de terre des années 1840, dont la puissance coloniale était en grande partie responsable, l’anglais a fait de nouvelles percées spectaculaires sur l’île, et en 1900, l’irlandais y était devenu une langue minoritaire. L’anglais, qui avait d’abord été la langue des opprimés, était devenu un oppresseur.

o o o o o

6. Le cheval errant : l’Indo-Iranien

Iran

o o o o o

7. L’idylle nordique : le Baltique et le Slave

o o o o o

8. Ils venaient de Wilusa, une région escarpée : l’Albanais, l’Arménien et le Grec

o o o o o

Conclusion : Schibboleth